Les profs au feu et l’école au milieu

Il s’agit d’un compte-rendu de lecture et de la réaction spontanée d’une jeune professeure, membre de notre association. L’occasion d’ouvrir un débat : où va l’école ? Quelles leçons tirer du passé ? Vos réactions sont bienvenues et seront sur le site si elles respectent les règles de bonne tenue habituelles.
Le maitre-toile pour l’Abpf.

A propos de
Andriat, F., « Les profs au feu et l’école au milieu »,
Waterloo, La Renaissance du livre, 2013

Jeune professeure récemment diplômée, c’est avec un regard neuf – et peut-être naïf – que j’ai abordé le pamphlet alarmiste et acrimonieux de Frank Andriat, dont la lecture m’a laissée perplexe : la santé de notre enseignement n’est sans doute pas des plus florissantes, mais faut-il pour autant le déclarer en phase terminale et annoncer sa mort imminente ? Faute d’expérience et de données, je ne m’aventurerai pas sur le terrain glissant des faits : il ne sera pas question ici de déterminer si le « portrait de l’école d’aujourd’hui » (p. 14) qu’a rageusement brossé ce professeur en colère est fidèle ou non aux réalités de notre enseignement. Ma critique portera plutôt sur l’attitude et le ton qu’il adopte, ainsi que sur certaines affirmations auxquelles je crois être en mesure de répondre, même si j’appartiens à la génération de ceux qui « n’ont pas compris le désastre parce qu’ils ont été formés par cette école ludique du toujours moins » (p. 92-93). De manière générale, les propos d’Andriat sont outranciers et réducteurs ; voulant éviter l’écueil du discours consensuel et complaisant(« Suis-je sans nuances ? Évidemment. Mais pour secouer le cocotier, il est nécessaire de s’éloigner un peu du politiquement correct, de la philosophie du consensus qui laisse la catastrophe se propager […] ».p. 20), il n’échappe pas à celui du discours catastrophiste. Certes, grossir le trait est propre au genre du pamphlet, et l’auteur est conscient de ce défaut, qu’il justifie par la volonté de « conserver la colère » (p. 14) à l’origine de sa diatribe ; mais verser à ce point dans la caricature et vomir ainsi sa bile ne sert pas son propos : ces excès  l’affaiblissent et entachent la crédibilité d’Andriat, dont on pourrait attendre, étant donné sa formation et sa profession, qu’il fasse preuve de nuance et de mesure.

Si les griefs qu’il nourrit contre les pédagogues sont loin d’être injustifiés, il n’en va pas de même de la rhétorique de l’invective dont il use et abuse, et qui ne provoque peut-être pas les effets escomptés : il a beau reconnaitre, du bout de la plume, que la pédagogie et certains pédagogues ont leurs mérites, affubler ces derniers de noms d’oiseaux et assimiler les résultats de leurs recherches à des « potions magiques » dessert son argumentation : dans pareil cas, ce n’est pas tant l’insulté que l’insulteur qui perd des plumes, et le lecteur serait presque tenté de prendre parti pour ceux que le pamphlétaire accable de son mépris, lui qui leur reproche justement traiter les enseignants avec dédain.

En fustigeant les pédagogues pour leur méconnaissance des réalités du terrain, Andriat ne fait que reprendre la traditionnelle critique des praticiens aux théoriciens qui est, dans une certaine mesure, fondée. Là où il se montre peut-être plus original, c’est en décrétant que « l’école est l’école, et la pédagogie est la pédagogie. À chacune son domaine, à chacune son espace » (p. 20), alors qu’il est nécessaire – c’est un truisme – d’articuler théorie et pratique et de les faire dialoguer, parce qu’elles sont indissociables. En outre, en déplorant la perte de la liberté pédagogique dont jouissaient naguère les maitres, l’auteur semble oublier que l’enseignement représente un enjeu collectif majeur et que, si nombre des mesures prises par les responsables politiques sur le conseil – d’après l’auteur – des pédagogues sont malheureuses et maladroites, il est toutefois légitime qu’ils légifèrent en cette matière.

Les maitres, du reste, n’en sont plus : la formule « Quand le maître était le maître … »  scande la philippique d’Andriat, et donne à penser qu’il nourrit à l’égard de l’enseignement du passé une nostalgie excessive, et suspecte parce qu’elle procède d’une idéalisation de l’école d’hier, quand celle d’aujourd’hui est diabolisée, dans un élan de manichéisme qui donne des deux écoles une vision caricaturale. Certes, il reconnait à la première certains défauts, mais en les minimisant, de sorte qu’il semble seulement les concéder, d’une plume réticente, alors que l’anathème qu’il prononce contre l’enseignement contemporain est sans appel.

Une partie des critiques qu’il adresse à cet enseignement me paraissent fondées, et certains des constats qu’il pose – assène, plutôt –, justes, qu’il s’agisse, pour ne citer que ceux-là, de la dévalorisation du métier de professeur, des mirages de « l’école de la réussite », ou encore de la dérive utilitariste d’une école qui, sommée de s’adapter au monde de l’entreprise, est pervertie – dans une certaine mesure – par l’idéologie capitaliste et œuvre davantage à formater les élèves qu’à les éduquer.

À d’autres égards, cependant, il me semble qu’Andriat se fourvoie. Tout d’abord, certaines réflexions, qui flirtent avec un calimérisme de mauvais aloi, entrainent une victimisation déplacée du professeur : si enseigner n’a rien d’une sinécure, l’école n’est pas pour autant une « géhenne » (p. 27), et il me semble aussi excessif de déclarer que l’enseignement « n’a plus rien d’attractif » (p.39), que de laisser entendre que le professeur est universellement considéré comme un « pauvre type bouché » (p.21). Ce n’est pas en donnant dans le pathos et en présentant le professeur sous les traits d’une victime à plaindre que ce professeur indigné se fera entendre et convaincra les sceptiques.

Par ailleurs, on peut se demander si son attitude ne témoigne pas d’un refus, peut-être inconscient, d’accepter les changements, ceux de l’enseignement mais aussi, plus largement, ceux de la société, et d’une incapacité à s’y adapter, ce qui ne signifie pas, bien au contraire, qu’il faille adhérer à tout sans discernement ; il s’agit plutôt d’en prendre son parti, de se saisir du positif et de tenter de dépasser le négatif – en somme, de trouver un juste milieu entre la condamnation sans appel et la bénédiction béate –, ce qui est, il est vrai, plus difficile que de dénoncer et déplorer comme le fait Andriat qui, après avoir craché son venin, ne propose aucune solution concrète, si ce n’est, très vaguement, un retour au « bon sens ».

Pour conclure, je reviendrai sur la question du genre : le pamphlet. La théorie littéraire nous apprend que « le pamphlétaire a le sentiment de se dresser contre une imposture généralisée » (Denis, B., Littérature et engagement. De Pascal à Sartre, Paris, Le Seuil, 2000, coll. «  Points Essais », p. 92) et qu’il ambitionne de rétablir, en dénonçant la pensée fausse ou mensongère de ses adversaires, la vérité que lui seul détiendrait (p.91). Cette posture, à la fois prétentieuse et périlleuse, ne me semble pas être un choix judicieux, en termes de stratégie : il n’est pas certain, loin de là, que les vitupérations venimeuses du pamphlétaire soient efficaces, et ce d’autant moins qu’il voue aux gémonies tous ceux qui, détenant un pouvoir sur l’enseignement, pourraient changer la donne. En outre, à l’heure où la presse – et avec elle nombre de discours publics – use et abuse d’une rhétorique de l’hyperbole et du sensationnalisme qui écœure et lasse, était-il opportun de produire un ouvrage qui tombe dans les mêmes travers ? Sans doute pas ; c’est pourquoi, suivant le conseil d’Andriat, je m’indigne à mon tour, non avec lui, mais contre lui, contre ses imprécations fielleuses et ses fulminations hargneuses.

Delphine Crahay.

Les pages citées, sauf indications contraires, sont celles de l’ouvrage d’Andriat.

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