Anglicismes au cours de français ? Restons cool !

Robert Massart, membre de notre association, propose une réflexion sur un sujet qui fait souvent polémique (voir dans le dernier numéro de notre revue le compte-rendu du colloque « LE FRANCAIS, L’ÉCOLE ET NOUS » qui s’est tenu en octobre à la Maison de la Francité.)

 

Un vent favorable nous avait forwardé un selfie pris par un vieux grincheux (lol) avec son smartphone lors d’un meeting qui traitait de la perception du français à Brussels et des différents feelings associés à cette langue dans la population lettrée. Shit, la petite photo a disparu ! Vous ne la verrez pas. Cependant ce brillant screening sur les opinions des milieux scolaires natifs ou immigrés m’a donné l’envie de vous faire part aussi de mes propres idées. Mon biopic ne sera certes pas un blockbuster,  et je me permets donc d’envoyer au dernier carré de francophones ce feature, un simple abstract sans le moindre window dressing, des préoccupations des old fashioned cités par notre aimable collaboratrice, à la fin de son article consacré au petit colloque du mois d’octobre, à la Maison de la Francité.C’est vrai que je m’inquiète depuis longtemps (en réalité, déjà quand j’étais moi-même au lycée) des nombreux mots anglais qui s’introduisent sans cesse dans notre environnement quotidien. Je ne parle pas des domaines spécialisés comme le jargon des informaticiens ou celui de la finance et de l’économie mondiale. Ce sont là des langages techniques comme, au temps de Molière, celui des médecins qui aimaient s’exprimer en grec pour paraitre plus impressionnants ou, parfois, pour maquiller leur incompétence. Non, je pense avant tout à l’impact des films et des séries américaines en VO et aux chansons anglo-saxonnes qui bombardent quotidiennement les oreilles et les cerveaux d’une certaine jeunesse linguistiquement et culturellement fragile et pas très sûre d’elle. Je pense aux réseaux sociaux, comme facebook, où s’est installée l’habitude de réagir en anglais dans les échanges de notifications : « Wooaw ! Nice picture ! » ai-je lu récemment (Un anglophone dirait « Nice pic ! »). Je pense enfin au cas particulier de Bruxelles, une ville dans laquelle, pour ne vexer personne et aussi pour flatter une riche clientèle « européenne », 90 % de la publicité et de l’affichage se fait désormais en anglais.
Certes, tout cela ne veut rien dire ; une menace pour le français, quelle blague ! Au contraire, un tel mélange des genres équivaut à un enrichissement. C’est tout bénéfice pour la communication qui n’en devient que plus claire. Voici un exemple pris au hasard : une pub pour un sac d’un maroquinier bien connu : « Chic classique. Le must-have d’une vie de shoppeuse… Le Brillant, c’est la perfection made in Belgium non ? Sac Delvaux, Brillant Black Edition, Box Calf mandarine. 4 400 euros ». Ou encore cette brève parue ce matin dans mon quotidien favori : « L’album Wild Beauty du Brussels Jazz Orchestra featuring Joe Lovano est nominé pour la catégorie … ».Les choses sont ce qu’elles sont et les langues s’échangent leurs mots avec leurs concepts, il en a toujours été ainsi. La Grèce, autrefois, a donné des mots à Rome et, au seizième siècle, l’italien – alors le champion de toutes les modes – a enrichi le français de plus d’un millier de termes. La différence avec ce qui se passe actuellement, c’est que ces italianismes s’acclimataient alors à notre langue et s’assimilaient par la prononciation et l’écriture. Qui reconnait encore « il disegno » dans le dessin, ou « alle arme – aux armes » dans l’alarme ? La vraie bonne question est de savoir quelle attitude et quelle méthode devrait adopter le professeur de français devant ce phénomène de mode et de société. Cool et fun, serais-je tenté de dire ! Il serait mal inspiré en menant un combat d’exclusion, d’interdiction et de bannissement. Plus question d’une maladroite et impopulaire chasse aux anglicismes. Que ceux-ci dérangent ou non, il faut d’abord que tout le monde se comprenne, la communication demeurant la principale raison d’être d’une langue. Par conséquent, le professeur de langue maternelle pourrait très bien s’intéresser au franglais quand il travaille sur le vocabulaire ; il pourrait montrer à ses élèves que les mots anglais qu’ils entendent ou qu’ils emploient sont presque toujours remplaçables car ils possèdent leurs équivalents en français. Depuis des années, et pour ne citer qu’elle, la Commission générale de Terminologie et de Néologie, à laquelle s’est associée l’Académie française, crée des listes de mots nouveaux qui servent à couvrir les besoins nouveaux, à remédier au laisser-faire linguistique et à proposer des termes de facture française comme substituts aux emprunts étrangers. C’est de là que nous viennent ces mots qui nous trouvons aujourd’hui tout à fait banals : logiciel, puce, baladeur, covoiturage, navigateur, remue-méninge, et bien d’autres encore dans tous les domaines de l’activité moderne.
Efforçons-nous de donner la primeur à ces néologismes et imaginons des stratégies pour que nos élèves les retiennent et s’amusent à les utiliser en lieu et place des anglicismes qui feront seulement figure de synonymes parmi d’autres.
Faisons-leur voir également que les anglicismes sortent vite de l’usage : tel mot qui semble révolutionnaire aujourd’hui sera totalement ringard dans pas très longtemps : le cameraman est devenu le cadreur ; un dancing, une discothèque ; up to date a été remplacé par à la mode, au gout du jour, branché, et computer par ordinateur.
Montrons qu’il existe aussi des pseudo-anglicismes, des mots qui n’ont que l’apparence de l’anglais et que les anglophones ne connaissent pas du tout ; c’est le cas de zapper, faire le forcing, ou le brushing , que les Anglais appellent un blow-dry. Quoi de plus navrant pour une francophone qui demanderait, dans un salon de coiffure londonien ou new-yorkais, qu’on lui fasse un brushing, et qui ne susciterait que de la perplexité, alors qu’elle croyait parler la langue du cru ?Les gens sont libres de parler leur langue comme ils veulent, ce n’est pas moi qui dirai le contraire. Cependant si nous sommes professeurs de français, je pense que c’est en partie pour enseigner à nos élèves et nos étudiants à s’exprimer et à communiquer en français de la moins mauvaise façon possible. À mon avis, la question des anglicismes et du franglais n’est pas à prendre ou à laisser, elle relève avant tout de l’étude du vocabulaire, de la lexicologie, et d’une réflexion sur le maniement des registres et niveaux de langue.

Robert Massart
Administrateur de l’ABPF.

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