LES DIALECTES ROMANS EN BELGIQUE FRANCOPHONE

 
LES DIALECTES ROMANS
EN BELGIQUE FRANCOPHONE

Lors de la proclamation de l’Indépendance de la Belgique en 1830, ni le français ni le néerlandais n’était la langue de la majorité de la population du nouvel État. Au Nord, les gens parlaient des dialectes flamands, au Sud, des dialectes romans, d’origine latine, appartenant à la grande famille des langues d’oïl, exactement comme le français. Le plus important de ces dialectes romans était le wallon, les autres étant le picard, le lorrain et le champenois.
Né et habitant à Bruxelles, j’ai surtout vécu en dehors de la Wallonie. Mes parents, d’origine wallonne, comprenaient très bien le dialecte, mais ne le parlaient jamais et surtout pas en ma présence ; à cette époque, les années cinquante, soixante, le fait de « parler wallon » était très dévalorisé surtout dans les milieux cultivés de la classe moyenne. En revanche, dans ma famille qui vivait en Hainaut, je pouvais entendre parler wallon presque tout le temps. Comme j’y passais une grande partie de mes vacances, cette langue m’était devenue assez familière, mais cette bonne connaissance n’était qu’une connaissance toute passive : quand mon grand-père et ma grand-mère conversaient, ensemble ou avec d’autres personnes, en wallon, je les comprenais sans difficulté, mieux, je ne me rendais même pas compte qu’ils ne parlaient pas français. Je les comprenais, mais j’aurais été incapable de leur répondre. D’ailleurs, les rares fois où j’ai risqué une tentative, je n’ai déclenché que des rires et des moqueries et l’on m’a gentiment averti que je ne devais pas parler comme ça, que ce n’était pas beau pour un jeune garçon.
Dans ces conditions j’étais persuadé, comme tous les gens simples, que le « wallon » – nul n’employait jamais le mot savant de « dialecte » – n’était que du « français mal parlé », du français déformé. C’est seulement quand j’ai commencé à étudier le latin, au lycée, que j’ai pris conscience peu à peu que le wallon de mes grands-parents n’était pas du tout du français corrompu par la bouche des gens, des artisans, des ouvriers, mais que c’était, comme le dira plus tard un chanteur né en Wallonie, Julos Beaucarne, « le latin venu à pied du fond des âges ». Une jolie formule qui, bien que poétique, se rapproche assez de la réalité historique.

En effet, sur le territoire de l’ancienne Gaule, après la conquête de César, pendant les cinq siècles de la romanisation, le latin populaire s’était diversifié lentement selon les régions. Après la chute de l’Empire, deux grands groupes de dialectes étaient apparus : au Sud de la Loire, où les influences celtiques et, plus tard, germaniques, furent moins fortes, la langue d’oc qui conservait une configuration plus proche du latin (le provençal, le gascon…). Au Nord, la langue d’oïl, marquée par une plus forte empreinte germanique, réunissait, par exemple, le bourguignon, le normand, le français (le dialecte de l’Ile-de-France), le lorrain, le picard et le wallon. Pour de multiples raisons culturelles, économiques et politiques, telles que le centralisme royal, c’est le parler de l’Ile-de-France – où se trouvait Paris – qui s’imposa comme langue de la Cour, langue du Roi, et, plus tard, comme langue nationale et officielle de la France.
En revanche, les provinces qui deviendront au 19e siècle le Royaume de Belgique, sont des régions que les aléas de l’ Histoire n’ont pas voulu inclure dans la nation française, si bien qu’elles n’ont pas connu ce centralisme très fort qui a toujours été une caractéristique essentielle de la politique de la France.

Depuis la division de l’empire de Charlemagne entre ses trois petits-fils, au 9e siècle, la moitié des provinces wallonnes a appartenu notamment au duché de Bourgogne, ensuite à l’empire des Habsbourgs, alors que l’autre moitié, la Principauté de Liège, wallonne aussi, a joui d’une quasi totale indépendance pendant près d’un millénaire. N’étant donc pas en butte à la prépondérance du français, les langues régionales ont pu se maintenir en Wallonie avec une vitalité plus grande qu’en France. Et même s’il est exact que le français a commencé à y pénétrer dès le haut Moyen-Âge, principalement dans les villes, on peut dire qu’une sorte de bilinguisme franco-wallon et franco-picard a existé dans les faits jusqu’au milieu du dix-neuvième siècle. C’est le rattachement des Pays-Bas du Sud à l’Empire de Napoléon qui a retourné cette situation : la France révolutionnaire ne voulant plus de ce qu’elle appelait « les patois », au nom de l’Égalité des citoyens, la connaissance et l’emploi du français ont fait d’énormes progrès chez nous en une génération. Quelques années après, avec la création de la Belgique, le français a été promu au rang de langue officielle de l’État, donc aussi de langue de l’enseignement. Ce dernier, devenu obligatoire au lendemain de la Guerre 14-18, a porté un coup fatal aux parlers locaux qui changent alors brutalement de statut : les langues régionales deviennent de simples patois relégués dans les campagnes. Utilisés uniquement comme langue orale par les couches sociales les moins favorisées, ils s’étiolent et s’appauvrissent de plus en plus vite.
Quelles sont-elles, ces langues régionales en Belgique francophone ? D’abord, aucune d’entre elles ne coïncide entièrement avec les frontières du pays. Des quatre dialectes romans de la Belgique, trois sont des prolongements en Wallonie de grandes aires linguistiques de France : par ordre d’importance, le picard (dont la métropole est la ville d’Amiens), le lorrain, appelé localement « gaumais », et le champenois, le dialecte de la Champagne, présent chez nous dans quelques villages de la vallée de la Semois.

Seul le wallon est majoritairement limité à la Wallonie, à laquelle il a donné son nom. On ne trouve en effet que quelques ilots wallophones dans le département français des Ardennes et dans le nord du Grand-Duché de Luxembourg.
C’est par souci de simplification, quand il est question de la langue, que je dis le wallon : l’une des caractéristiques des langues régionales et des dialectes, c’est de ne pas avoir été unifiés. Ainsi, le wallon est-il fragmenté en trois ou quatre variétés. Selon les dialectologues, on distingue : le wallon occidental ou ouest-wallon (Charleroi, Nivelles) marqué par l’influence du picard, son voisin à l’ouest et au sud ; par exemple, le mot « chapeau » se dira tantôt « capia » avec le K initial, typique du picard, et tantôt « tchapia », avec la palatalisation. Le wallon-namurois ou wallon central (« tchapia »). L’est-wallon, ou wallon liégeois, probablement la variété la plus spécifique (« tchépê »). Et, enfin, le wallon ardennais ou sud-wallon (« tchapê »).
Pour comparer : on dira « tchapî » en Gaume, donc en lorrain, et « capiô » en picard.

Je peux dire, en somme, que le wallon a été la première langue romane que j’ai apprise, à côté du français, ma langue maternelle. Plus tard, quand je me suis mis à l’étude du latin et, presque au même moment, de l’espagnol, le fait de posséder déjà la connaissance – intime – de deux langues d’origine latine m’a apporté une aide non négligeable : grâce au wallon, je ne trouvais pas anormal que l’accent tonique, en espagnol, tombe sur d’autres syllabes que la dernière, comme c’est toujours le cas en français. Le wallon possède une particularité pour le pluriel de l’adjectif épithète féminin : « des blantchès fleûrs / des noûvès cotes », où c’est l’avant-dernière syllabe qui porte l’accent (ex. au singulier : ène blantch’ fleûr). C’est vrai aussi en conjugaison, à la 3e personne du pluriel de l’indicatif présent : « Is d’meur’nut pu lon asteure » (Ils habitent plus loin maintenant). D’autre part, avec son lexique, le wallon m’est apparu comme le maillon intermédiaire entre le vieil ancêtre – le latin – et la jeune génération, le français. À titre d’exemples : le mois d’aout « augustus (latin) – awouss (wall.) – aout » Ou bien « ministerium – mestî – métier ». Il y avait aussi des mots wallons qui différaient beaucoup du français, mais que je retrouvais en latin et en espagnol sous des formes plus familières, ce qui me rassurait d’une certaine façon : comme « oûy », aujourd’hui en wallon liégeois, qui s’explique par le latin hodie (= ce jour-ci, et qui a donné le hui du français), et qui réapparaissait en espagnol, hoy.

Bref, je me félicite d’avoir reçu, étant jeune, et sans que cela ne me coute aucun effort, ce bilinguisme français/wallon. C’est lui qui m’a ouvert à la passion des langues romanes. Je voudrais pourtant souligner le fait que je n’en suis pas devenu pour autant un intégriste du wallon ni des autres langues régionales qui subsistent aujourd’hui en Belgique. Pour moi, ce sont des vestiges d’un état de société révolu, tout au plus d’aimables témoins du passé, des curiosités, qu’il ne faut pas oublier complètement, mais auxquelles il n’y a pas lieu d’accorder une place ni un intérêt excessifs.

Aujourd’hui, en Wallonie, les dialectes sont moribonds. Plus personne – sauf des linguistes spécialisés – ne serait capable de tenir une conversation correcte en wallon, ni en picard, notamment parce que les jeunes n’ont pas entendu leurs parents les parler. Le souvenir de ces anciens idiomes survit un peu dans des traits phonétiques et quelques tournures syntaxiques qui font les caractéristiques du français régional : du sale linge, des courts cheveux, où nous avons l’antéposition typique de l’adjectif épithète. Des voyelles plus fermées qu’en français standard. Ainsi la distinction entre -ai- et -ais évite-t-elle encore, chez nous, la confusion entre la première personne du futur et du conditionnel, confusion devenue malheureusement courante en français central. Les anciens dialectes sont encore un peu présents aussi dans un certain nombre de répliques familières, affectives, de la joie ou de la colère (On va skèter l’baraque – Qué mwé timp ! – Abîye, i va ploure) et des expressions calquées telles que : faire signe bonjour – tomber faible – un trois-quart sot – ça ne vient pas à une heure – ça sent l’ognon = l’affaire prend mauvaise tournure, etc. Ce sont des « belgicismes » (ici, proprement des wallonismes) et c’est tout cela qui fait l’identité et la saveur du français un peu particulier que parle le peuple en Belgique romane.

Bien entendu, comme l’extinction de ces parler populaires apparait inéluctable, on s’efforce maintenant de sauver ce qui peut l’être encore. Il s’agit toujours d’initiatives dues à des intellectuels, des professeurs d’université, des linguistes, des historiens, des folkloristes. La Communauté Wallonie-Bruxelles a institué un Conseil des Langues régionales endogènes et voté plusieurs textes qui les reconnaissent comme faisant partie du patrimoine, pour favoriser leur étude scientifique et pour les préserver. On autorise même le recours aux dialectes de Wallonie, dans l’enseignement, chaque fois que les enseignants pourront en tirer profit, notamment pour l’étude de la langue française.
Çà et là, des troupes d’amateurs essaient de perpétuer la tradition du théâtre dialectal qui était encore assez florissant il y a trente ou quarante ans, quand des pièces en wallon, en picard, étaient diffusées régulièrement sur les ondes de la radio nationale et même à la télévision. Quelques radios locales le font encore.
Au bout du compte, c’est peut-être visuellement que l’on s’apercevra de la présence des anciens dialectes sur le territoire de la Wallonie grâce à des plaques de rue bilingues (À Liège : Foû Tchestê / rue Hors-Château) ou des panneaux portant le nom de certaines localités dans les deux langues (Châtelet / Tchèslet). Il existe encore l’une ou l’autre petite revue en dialecte. Toutefois, le signe le plus remarquable, à mon avis, c’est la publication de quelques albums d’Hergé, les aventures de Tintin, dans toutes les langues régionales de Wallonie et toutes les variétés de wallons. Cela avait commencé par la traduction en picard tournaisien des Bijoux de la Castafiore (Les Pinderleots del Castafiore). Ensuite, en 2008, ce fut le tour de l’édition en wallon carolo : Lès-ôr’rîyes dèl Castafiore. Au pays de la bande dessinée, pouvait-il en être autrement ?

Robert MASSART
(Ce texte applique les rectifications orthographiques de 1990.).

 
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Hergé, Lès avirètes da Tintin : Lès-ôr’rîyes dèl Castafiore. Casterman, 2008.

Michel FRANCARD, Wallon, picard, gaumais, champenois. Les langues régionales de Wallonie. De Boeck, 2013.

Michel FRANCARD, Geneviève Geron, Régine Wilmet, Aude Wirth. Dictionnaire des belgicismes. De Boeck – Duculot, 2010.
Le wallon de poche. Langues de poche. Assimil évasion, 1999.

Pierre GUIRAUD, Patois et dialectes français. PUF (Que sais-je ? n° 1285), 1968.