Congrès mondial FIPF Liège 2016

sigliege

La préparation de « Français, langue ardente 2016 »
Un comité qui a du souffle

Le prochain Congrès mondial des professeurs de français se tiendra à Liège en 2016. Le monde entier retient son souffle…
Le monde entier ? Allez, rastreins¹ !
D’accord, d’accord. Autant (au temps ?) pour moi. Disons plutôt : « Les professeurs de français retiennent leur souffle… »
Non, là, par contre, tu fais peut-être dans le ptit².
En effet ! Au temps (autant ?) pour moi… Alors, « une bonne partie du monde francophone retient son souffle ? », ça va comme ça ?
Mais au fond, si je ne sais trop qui retient son souffle dans l’affaire, …


¹ Littéralement : « restreins ! ». Interjection liégeoise intraduisible, dont le signifié se situe quelque part entre « franchement, t’exagères » et « hop-hop-hop, un peu plus bas, hein ! »
² Prote, veuillez ne pas rectifier cette graphie. Je vous écris de Wallonie, où être ptit est à la fois une vertu nationale, une sagesse et une technique de survie.


… j’en connais d’autres qui en ont, du souffle, et qui ne le retiennent pas! C’est le comité organisateur du Congrès. Un langage convenu voudrait que je dise que je suis honoré de le présider, après avoir présidé le comité de candidature qui a raflé la timbale à Durban en 2012. Mais utiliser le participe « honoré » serait une fois encore faire dans le ptit, voire dans le minable. En fait, c’est soufflé, que je suis ! Et je dirais même plus : SOUFFLÉ. Car ce comité travaille comme ce n’est pas possible, à en perdre le souffle.

Nous sommes en réunion ce lundi, comme chaque mois. Cette fois, c’est à Liège, et ce n’est plus à l’Université — un des quatre mousquetaires du Congrès « Français, langue ardente » — mais dans la superbe « Cité miroir », l’ancienne piscine Bauhaus du Boulevard de la Sauvenière. Par les grandes baies lumineuses, on voit l’enfilade des constructions du Mont Saint-Martin, où se sont écrites d’importantes pages de l’histoire liégeoise. Cette fois c’est à Liège, mais comme ce congrès est l’affaire de tous les francophones du royaume, nous nous réunissons aussi à Bruxelles, tantôt à la maison de la Francité, tantôt dans celle du grand frère, à l’ambassade de France. Et quand nous sommes à la Capitale — je parle de Namur, évidemment —, ce sont les Facultés qui nous accueillent.

Le Mont Saint-Martin, vu depuis notre salle de réunion à la Cité-miroir.

Le Mont Saint-Martin, vu depuis notre salle de réunion à la Cité-miroir.

Nous sommes en réunion, et je regarde les membres du Comité. Il y a là Geneviève. C’est elle qui a la responsabilité de mettre au point le programme scientifique du Congrès, organisé sous la forme de symposiums, autour de thématiques comme « Le français pour et par la diversité et l’éducation plurilingue et interculturelle » ou « Le français pour les jeunes, le français par les jeunes ». Chaque symposium sera coordonné par un tandem : un Belge et un représentant du monde. Ces tandems sont dans les startinnegue blocs. Ils vont reformuler les appels à communication, structurer les contenus, et déjà penser aux résolutions que leur symposium pourra formuler. Et demain, Geneviève réunira tous les membres belges du comité scientifique, avant de lancer de régulières conférences skipées. Nous réfléchissons aussi à la manière d’inscrire les activités de formation dans le cadre du congrès. Il y a Annick, qui a l’oeil sur le budget. Qui excelle à faire des projections. À corriger quotidiennement ses tableaux en fonction de l’évolution du prix du café et du papier Q, et à décliner ses chiffres selon les divers scénarios envisageables (127 ou 2171 participants ?) ; en fonction, aussi, des demandes de la Fédération internationale des professeurs de français, qui évoluent parfois comme le prix du baril de brut. Elle nous met en garde contre les dérapages, mais elle a aussi l’œil sur le site du congrès, où elle a glissé des pages coquines (je dis ça pour que vous alliez y voir). Il y a Christiane, qui tient en haleine les associations de professeurs de français du monde entier et ne leur laisse pas un moment pour reprendre leur souffle. Je crois même qu’elle les hypnotise (« venez à Liéééége ! venez à Liéééége ! »). La tension monte et là, c’est vrai qu’il y en a qui retiennent leur souffle. Il y a Jean-Michel, qui orchestre le programme culturel. Normal pour un homme-orchestre. Qui a une cartographie du monde entier dans son carnet d’adresses (gougueule et le mundaneaum, à côté
de lui, c’est la grotte de Lascaux). Qui sait tout, et bien en avance : il connait déjà la météo du 14 juillet 2016 (que je ne vous dirai pas : suspense !) et il nous a invité à tenir compte, pour notre signalétique, des travaux de voirie programmés le 15 à 7 h. 30 à 15 mètres de l’entrée du siège du congrès. Il y a Bauduin, qui a la charge des contacts avec les sponseurs privés, ce qui n’est pas de la petite bière même pour un moustachu comme lui car une rencontre de professeurs de français ce n’est ni un congrès de médecins-prescripteurs ni un salon de l’armement lourd ni le groupe Bilderberg, et lesdits sponseurs ne se bousculent pas, les sots, ignorant que nous rassemblons, nous autres, des faiseurs d’opinion à très très long terme. Il y a Daniel, qui est bien concentré, parce qu’il est en passe de devenir ce comptable jonglant avec les comptes consolidés et les immobilisations incorporelles qu’il était in spe (mais je vois qu’il hésite encore : va-t-il opter pour la méthode de l’imputation rationnelle ou pour celle du direct costing ?) Il y a Marine (rien à voir avec l’autre) et Anne, nos secrétaires exécutives, qui loin de se borner à exécuter, à tirer des PV crédibles de nos échanges ébullitionnés et à reconstituer les courriers que j’ai perdus, n’arrêtent pas de sécréter des idées et de prendre des initiatives. Elles ont déjà été voir les cuisines de l’établissement qui accueillera les estomacs congressistes, épluchent les conventions avec les pouvoirs publics, et n’ont pas peur de réclamer aux directeurs d’administration les sommes que leur ministre nous a promises. Elles ont aussi recruté un stagiaire en relations publiques, dont le sourire s’insinue partout à notre profit, un raton-laveur et un informaticien. Celui-ci nous a concocté un site informatique ergonomique et tout, qui permet de gérer, hop comme ça, sans effort, les inscriptions des congressistes, l’avancement de l’évaluation des propositions de communications, et l’élaboration du programme (je n’ai pas écrit « l’évolution de l’évaluation des propositions de communications » parce que cela aurait fait trop de ssions et j’écris pour des profs de français, qui tiennent boutique de recommandations stylistiques). On refilera d’ailleurs ce joyau à la FIPF, dont la plateforme était un peu poussive à nos yeux. Joyau, vraiment ? Ouaip : on en aura la confirmation demain, jour où les responsables de symposium belges, réunis en conclave, seront nos cobayes. Et il y a Jean-Marc, qui a tous les pouvoirs entre ses mains, puisqu’il est le secrétaire général du bazar (ne jamais oublier que Staline n’était que le Secrétaire général du PCUS). Difficile de parler d’oeil de Moscou pour quelqu’un qui est la générosité et l’abnégation personnifiées, mais il a en tout cas l’oeil à tout !

Le Secrétaire général et le Président du Comité organisateur du Congrès Liège 2016

Le Secrétaire général et le Président du Comité organisateur du Congrès Liège 2016

Je les regarde, et je les admire : ils agissent dans la joie, mais sans exaltation ostentatoire. On travaille, hein ! Je les regarde et je me dis que le congrès 2016 est en de sacrées bonnes mains.

Je les regarde, mais pas trop hein, parce qu’il faut les présider (je vois des bavard(e)s, là !) et que je ne dois pas oublier de noter ce que je dois faire : écrire à la ministre machin pour lui rappeler qu’on compte sur ses sous, demander aux frères Dardenne de parrainer le festival de cinéma francophone que nous projetons en marge du congrès, rédiger un brouillon de lettre au francophile John Kerry pour l’inviter à donner une conférence plénière si l’Iran et sa petite dernière lui laissent quelque disponibilité, et rapporter deux blancs de poireau pour le waterz… (ouille, je me suis trompé de liste !).

Je les regarde, mais je ne dirais pas qu’il ne manque pas un bouton de guêtre. D’abord parce que je sais trop ce que l’Histoire réservent à ceux qui prétendent à cette perfection équipementière. Ensuite parce que nous devons garder du souffle pour d’autres épreuves qui nous attendent encore (les stands des exposants, dont je me demande s’ils tiendront bien sous les chapiteaux prévus sur le parking, les sponseurs, que les recruter c’est point simple). Et il y a encore des points noirs. Par exemple, les mousquetaires n° 3 et 4 que sont la Ville de Liège et la Province de Liège n’ont pas encore finalisé les conventions qui doivent nous lier à eux (certains au sein du comité n’hésitent pas à dire qu’ils soufflent le chaud et le froid). Il parait que cela ira mieux après les élections, m’enfin…

Enfin et surtout, je retiens moi aussi mon souffle parce que nos responsabilités sont grandes. Ce que nous sommes en train de faire, ce n’est pas seulement organiser un grand jamborée. Et quand je disais qu’une bonne partie du monde francophone retenait son souffle, c’est parce que je pensais surtout à ces responsabilités.

J’en prends deux exemples.

Le premier est une sorte de paradoxe. D’un côté, il y a un net recul du français dans les systèmes d’enseignement (selon Eurydice, édition 2012, « en 2009/2010, en moyenne, 73 % des élèves inscrits dans l’enseignement primaire dans l’Union européenne apprenaient l’anglais (…). Dans l’enseignement secondaire inférieur et supérieur général, ce pourcentage dépassait les 90 % »). De l’autre, si l’on en croit les chiffres publiés par l’UNESCO, il va manquer un très grand nombre de professeurs de français au fur et à mesure des départs : pour l’Europe, d’ici septembre 2015, il y aura un déficit de 25 000 profs, FLE et FLM confondus ; et, d’ici 2020, ce chiffre sera de 150 000 pour le monde, essentiellement en Afrique. Les vocations ne manquent pas, malgré le manque d’attractivité du métier d’enseignant, mais l’idée qu’être professeur de français puisse être une profession — et non une vocation — n’est pas fortement implantée. Et le paradoxe veut que les étudiants souhaitant étudier une langue étrangère autre que l’anglais reçoivent toujours la même réponse de la part de leurs autorités : « Il n’y a pas assez d’élèves désireux d’étudier cette langue autre pour qu’on puisse constituer un groupe de… ». On voit le cercle vicieux : s’il n’y a pas d’élèves, il ne peut y avoir de professeurs, et si ceux-ci ne répondent pas présents, on ne peut satisfaire la demande des élèves.

Qui peut prendre ce problème à bras le corps ? Les pouvoirs publics, évidemment. Mais ils ne le feront que s’ils sont stimulés — non : poussés dans le dos — par les profs, partout dans le monde. Liège 2016 sera l’occasion de faire entendre la voix de ceux-ci, et surtout de les fédérer pour l’action. Car ces professeurs sous-estiment peut-être leur force de frappe.

Deuxième exemple : le corpus. La non-maitrise de la langue représente un cout social énorme : elle constitue un handicap auquel il importe de remédier à tout prix, sous peine d’exclusion du vivre ensemble. La chose est bien connue. Or la question de ce déficit est souvent abordée du côté de l’usager (et ce que l’on envisage alors, ce sont les pratiques pédagogiques, les méthodologies, le niveau de motivations…) Mais, au nom d’une conception essentialiste de la langue continuant à peser sur les esprits, on met plus rarement en question la langue elle-même, avec ses normes et les difficultés inhérentes à son système. À côté de l’appropriation du français, il faut donc aussi questionner l’appropriabilité de celui-ci. Appropriabilité que l’horreur orthographique et le dispendieux
participe passé ne facilitent pas, et c’est une litote. Or qui peut intervenir pour faire entendre la demande sociale (la demande du bambin qui commence à apprendre à écrire et à qui on dit aujourd’hui que le plus grand signe d’intelligence qui soit est de savoir observer que chariot prend un r et charroi deux) ? Là encore, ce sont les profs, et personne d’autre. Les contacts internationaux tant scientifiques que politiques que j’ai eus (non : « eu » !) ces 15 dernières années sur le dossier aménagements graphiques m’ont convaincu qu’aucune solution n’adviendra ni à court ni à moyen terme par une inititiative des pouvoirs publics, qu’il soient de France ou de Navarre. Je le répète donc : les seuls acteurs susceptibles de faire bouger les lignes sont les enseignants, ces pousseurs-dans-le dos.

Deux exemples, mais il y en a dix. Voilà pourquoi j’ai insisté dès le début de nos travaux — en 2010 ! — pour que les différents symposiums prévus au programme puissent chacun déboucher sur des résolutions et des plans d’action.

Je pense à tout cela. Et voilà que notre réunion se termine. Ça va, on a bien travaillé, et on n’est pas à bout de souffle…

Avec les formidables membres du Comité organisateur, je descends les superbes escaliers de la Cité-miroir. Et je me rappelle tout à coup qu’en grec, le mot souffle est synonyme d’esprit.

Le lundi 19 mai 2014
Jean-Marie Klinkenberg
de l’Académie royale
Président du Comité organisateur « Le français langue ardente 2016 »

escalierPhotos : C. Buisseret, J.-M. Klinkenberg