S. Suzor, à propos de : « Regard africain sur les littératures qui parlent du Congo »

Sylvie Suzor revient enthousiaste d’une rencontre où des Africains (Le collectif Palabres autour des arts – PADA) présentaient 11 écrits sur le bassin du Congo. Un cocktail de littératures « occidentales » à découvrir ou redécouvrir !
C’était à la Maison de la Francité ce 18 juin, mais ces rencontres se répètent et ces livres sont partout…

Il y a des moments où les livres sont nos meilleurs amis.

L’un des plus beaux mots de la langue française est le mot « surprise« . Ce petit mot, simple, parait anodin. On l’a d’ailleurs relégué tout à la fin du dictionnaire. Il évoque portant à lui seul un évènement bouleversant, bon ou mauvais. Comme le disait notre Fiodor Dostoïevski, « dès lors que l’on vit, on est joueur, et on accepte la surprise* ».

* Cette citation est extraite du cerveau de l’adjudant X et ne provient absolument pas de l’esprit parfait de notre grand Dostovieski !
** Nous pensons ici au canis lupus du « Loup et l’agneau » et non à celui de Monsieur Seguin !

Et nous vivons donc dans un chaos de certitude où aucune seconde approchant nos vies n’est identique à son ancêtre et pourtant voisine. A ce régime, le loup** de La Fontaine devient végétarien pendant que son agneau devient brasseur à la Grand-Place de Bruxelles!

Plus sérieusement, nous avons tous vécu, dans nos vies, des moments plus ou moins heureux. Les fahrenheit_451évènements tristes, nous les rangeons dans un coin de nos esprits et formons des vœux pour ne plus les voir resurgir. Les évènements positifs, nous les chérissons et, parfois, les plus doués d’entre nous les transforment. On peut les retrouver sous forme de récits de notre littérature. Ils vivent alors dans des hommes-livres tout droit échappés du « Fahrenheit 451 » de François Truffaut.

Pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de voir ce film, je le recommande : C’est un moment de poésie réalisé par cet amoureux des mots et de la vie. On y découvre un monde imaginaire, espérons-le, où les pompiers sont responsables de la destruction des livres. Des hommes volontairement responsables d’un pogrom culturel : vous voyez bien que nous sommes dans la fiction ! Donc ces hommes brulent et tuent le savoir jusqu’au jour où l’un de ces génocidaires s’empare d’un ouvrage et voit sa vie basculer. La culture lui apparaît par surprise. Science-fiction ?  Ne pourrions-nous jamais, Maison de la francitedans notre réalité, trouver des choses capables de nous ouvrir les ailes? J’ai pourtant vécu un de ces bouleversements : ce jeudi 18 juin, les Universités Populaires des Littératures des Afrique à Bruxelles, étaient installées à la Maison de la Francité, grâce à Dominique Guillerot ( info@cec-ong.org ).
padaLe collectif Palabres autour des arts (PADA) se déplaçait de Paris pour une rencontre sur le thème « Écrits sur le bassin du Congo« . On nous présentait un « regard de l’Occident » sur cette partie du monde au travers du regard de onze auteurs. N’ayant, j’ai très honte de l’avouer, aucune culture en matière de littérature africaine, je m’y suis précipitée. J’ai trouvé autour de Dominique Gillerot des hommes-livres extraits de notre « Fahrenheit 451 ». D’autres personnes les nomment aussi Ramcy Kabuya, Cédric Moussavou et Joss Doszen. Ces pompiers de la culture ont pour mission de « soutenir, promouvoir ou initier, en France et dans le monde, dans l’esprit d’aider sans assister, les actions de partage et d’échange d’expériences autour de la promotion des arts deS Afriques« .

Grâce à quelques minutes d’échanges privilégiés avec eux, j’ai appris que le continent d’Afrique était un « désert au point de vue de la publicité du livre » : Les auteurs africains ne sont pas publiés : on ne les lit donc pas ; aussi restent-ils non publiables pour les éditeurs. Après les générations sacrifiées du livre africain, apparaissent aujourd’hui, de nouveaux auteurs et cela depuis les années 1990. Il faut d’ailleurs, ai-je appris, saluer particulièrement le travail de la revue « Présence Africaine » (fondée en 1947). Jusque là, les auteurs publiés à propos de l’Afrique étaient des européens ou des américains (du sud ou du nord) évoquant des voyages, des séjours en Afrique. Cela produit de grands décalages comme l’actuelle perception, en Haïti, de Napoléon comme un libérateur !

Joss Doszen, Président des « Palabres autour des Arts », a ensuite passé la parole à ses chroniqueurs pour l’évocation de onze surprises « à lire ! »

1. La saison des pluies – Graham GreeneGraham Greene Un homme à la recherche de sa foi dans le Congo.
2. Pandore au Congo – Albert Sanchez Piñol pinolEn1914, à Londres, un jeune écrivain devient « nègre » d’un écrivain mégalomane. On lui demande d’écrire le roman de Garvey, accusé d’un double meurtre, commis en plein cœur du Congo : il y aurait assassiné Richard et William, les deux fils du duc de Craver. Intrigué par cet étonnant fait divers, Thomson accepte d’écrire l’histoire de Marcus Garvey. Il lui rend de nombreuses visites en prison, pour recueillir son témoignage. Garvey, d’abord réticent, finit par se confier à Thommy. Tout débute en 1912 : Garvey est alors employé chez les Craver, en tant que garçon d’écurie. Richard et William décident de partir pour le Congo, convaincus qu’ils sont d’y faire fortune. Garvey se joint à eux, afin de leur servir d’assistant. Les trois hommes s’enfoncent alors dans la jungle, et pénètrent dans des territoires inconnus…

 

3. Le rêve du Celte – Mario Varga Llosa Mario Vargs LlosaC’est un roman biographique retraçant la vie de Roger Casement, écrit par Mario Vargas Llosa en 2010 l’année même où il a été récompensé du Prix Nobel de littérature. L’auteur présente Roger incarcéré, en 1916, près de Londres. Il est condamné à mort pour haute trahison suite à un trafic d’armes en provenance d’Allemagne et destinées aux nationalistes irlandais de l’IRB. Il y attend une décision relative à son recours en grâce. Roger se remémore alors les faits marquants de sa vie : Le Congo, l’Amazonie, l’Irlande. C’est un livre instructif sur les dérives épouvantables du colonialisme.

 

4. A la courbe du Fleuve – Sir Vidiadhar Suraipradad NaipaulV.S.Naipaul V. S. Naipaul, est né en 1932 à Trinité-et-Tobago. C’est un écrivain britannique, lauréat du prix Nobel de littérature en 2001. Il nous présente Salim, Indien d’Afrique qui quitte sa famille et part pour le cœur du continent noir. Il devient commerçant dans une ville construite par des Européens à la courbe du grand fleuve. Détruite au moment de l’indépendance, la ville renaît de ses cendres. Les périodes de boom économique et de soulèvements anarchiques alternent pendant que Salim s’adapte.

 

5. Les Fantômes du roi Léopold – Adam HochschildAdam HochschildEntre belges, il faut se serrer les coudes
et justement cette histoire, horrible, parle de coudes, de mains et de coups ! Tous les étudiants belges connaissent ce livre… terriblement méchant°°.
°°Ce commentaire aussi est « méchant » et un peu stupide, je l’accorde, mais que dire de la barbarie décrite dans ce livre ?

 

6. Le soliloque du roi Léopold – Mark Twain Mark TwainA l’aube du 20e siècle, apparait une campagne contre la gestion de l’État indépendant du Congo sous le roi Léopold II. En France, Charles Péguy prend position. En Angleterre, Conan Doyle dénonce les conditions réservées aux indigènes dans la récolte du caoutchouc. Aux Etats-Unis, Mark Twain est sollicité pour écrire un pamphlet. Ce sera « Le soliloque du roi Léopold » dans lequel le grand humoriste met en scène un monarque monologuant contre ses critiques et sur sa mission civilisatrice. Cette charge virulente et baroque est, depuis, devenue un classique de la littérature anticolonialiste. Joss Doszen qui nous présente l’œuvre se reproche alors de ne pas être comédien et de ne pouvoir jouer le texte°°°.
*** Mais moi, je suis comédienne : je vais étudier ce texte et essayer de le porter sur scène aux couleurs de l’ABPF… Pourquoi pas pour le salon de l’éducation de Charleroi?

 

7. Voyage au Congo – André Gide André GideCette œuvre sous forme de journal, est publiée en 1927. On y relate un voyage effectué par l’écrivain de juillet 1925 à février 1926, en Afrique-Équatoriale française, de l’embouchure du Congo au lac Tchad. Ce récit est un réquisitoire contre les pratiques des compagnies commerciales, et accessoirement de l’administration, à l’égard des Noirs.

 

8. Congo – Eric Vuillard vuillardRécit satirique [à lire absolument !]  autour de la conférence de Berlin de 1884 et du partage de l’Afrique… J’en commence à peine  la lecture.  La fiche sera donc à lire prochainement sur le site.)

 

9. Là où la terre est rouge – Thomas Dietrich dietrich9. Là où la terre est rougeThomas Dietrich (Alors qu’il vient d’abandonner ses études, Icare se voit, par une étrange rencontre, propulsé conseiller politique d’un État africain. Initié à l’art des élections truquées, des coups d’État réussis et des rébellions à mater, il découvre en même temps l’amour et l’ivresse du pouvoir, qui tous deux peuvent porter aux nues comme en enfer.)

 

10. Au cœur des ténèbres – Joseph Conrad conradCette longue nouvelle relate le voyage de Charles Marlow, un jeune officier de marine marchande britannique, le long d’un fleuve au cœur de l’Afrique noire. Embauché par une compagnie belge, il doit rétablir des liens commerciaux avec le directeur d’un comptoir au cœur de la jungle, un certain Kurtz, très efficace collecteur d’ivoire, mais dont on est sans nouvelles. Le périple se présente comme un lent éloignement de la civilisation et de l’humanité vers les aspects les plus sauvages et les plus primitifs de l’homme, à travers à la fois l’enfoncement dans la nature et la découverte progressive de la fascinante et très sombre personnalité de Kurtz.)

 

11. Il faut beaucoup aimer les hommes – Marie Darrieussecq darrieussecqSolange, actrice française commençant à avoir du succès à Hollywood, a un brusque coup de foudre pour un acteur d’origine camerounaise, Kouhouesso. Ils forment un couple mixte superbe, mais seulement par intermittences et pas autant que Solange, fascinée le voudrait. Kouhouesso n’est pas disponible car il veut diriger la version filmée du roman « Au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad. Il souhaite réaliser ce tournage en Afrique, ce qui est de nature à faire fuir tous les investisseurs qui craignent un deuxième « Apocalypse Now ». Solange se verrait bien dans un des rôles principaux, mais il n’y pense même pas, et va chercher ailleurs. Ce livre a obtenu le prix Médicis en 2013.)

 

Après cette évocation,  vous allez de toute évidence vous jeter sur ces livres. Nous vous invitons également à visiter le blog  de « Palabres autour des arts » « http://palabresautourdesarts.blogspot.fr/« . C’est là aussi que vous pourrez trouver les écrits de Virginie Brinker… qui paraissent remarquables. [Personnellement, je ne connais pas encore cette auteure mais j’attends maintenant ses « Surprises » avec impatience. Nous en parlerons sur le site www.abpf.be.  Merci aux animateurs de cette rencontre : nous allons nous empresser de nous jeter dans ces belles surprises.

Sylvie Suzor
INFOS PRATIQUES
Maison de la Francité – CEC : Rue Joseph II 18, 1000 Bruxelles (métro Arts-Loi)
Site : www.maisondelafrancite.be/
Voir aussi : www.cec-ong.org