Si l’enseignement du français est la base de tous les apprentissages, peut-on encore ignorer le renfort de moyens requis par les missions stratégiques qui lui incombent ?
Soyons justes : le Contrat stratégique pour l’éducation (CSE) est une initiative positive. Voilà un projet de réforme qui vise à réduire les inégalités scolaires et qui n’hésite pas à solliciter l’avis de tous sur l’avenir de l’éducation en Communauté française.
Mais soyons lucides aussi : les politiques menées ces vingt dernières années ont une grande part de responsabilité dans les difficultés actuelles de l’école, et ce n’est pas l’école qui rendra la société plus égalitaire, c’est une société plus égalitaire qui permettra une école plus juste.
Cela dit, nous voudrions attirer l’attention sur un point qui nous tient beaucoup à cœur, celui de l’enseignement de la lecture. Comme le soulignent cruellement les enquêtes Pisa, celui-ci demeure le symptôme par excellence de la dualisation de notre système éducatif, car la grande faiblesse en lecture, qui est cause d’échec dans toutes les disciplines, concerne 28 % des élèves de 15 ans.
Certes, le CSE prévoit à cet égard des mesures utiles, comme la réduction de la taille des classes au début du primaire ou la remédiation immédiate aux lacunes des élèves issus de milieux défavorisés. Cela ne suffit cependant pas. Une action volontariste de « discrimination positive » s’impose, non seulement au fondamental mais aussi dans le secondaire, car les difficultés de nos élèves sont plus graves à 15 ans qu’à 9 ans. Et cette action doit être ciblée sur les professeurs de français, qui sont les premiers à pouvoir faire progresser les pratiques de lecture.
Nous voudrions dès lors plaider pour deux mesures, qui ne couteraient rien au budget de la Communauté mais reviendraient à utiliser celui-ci plus intelligemment.
1° Du côté des conditions de travail, qui sont un incitant indispensable pour mobiliser les acteurs, il s’agirait de diminuer de deux heures la charge de cours hebdomadaire de tous les professeurs de français en compensant cela par une augmentation de la charge horaire des enseignants qui n’ont pas à assurer l’évaluation de travaux écrits. Qui aurait l’audace de trouver cela injuste ? Faut-il rappeler que l’excédent de travail évident fourni par les professeurs de français du secondaire était naguère reconnu par une heure dite « de bonus », qui a été supprimée en 1986 pour des raisons budgétaires ?
Bien sûr, au-delà des professeurs de français, il conviendrait de prendre en compte la charge de travail réelle de l’ensemble des enseignants. Mais l’enseignement du français n’est pas une activité parmi d’autres : comme le souligne le CSE lui-même, c’est la base de tous les apprentissages. Est-il encore possible dès lors d’ignorer le renfort de moyens requis par les missions stratégiques qui lui incombent ? Alléger la charge de ceux qui travaillent plus n’aurait rien d’un privilège, mais relèverait de la saine gestion et de la justice la plus élémentaire.
2° La seconde mesure concerne la formation continuée, qui est la première clé du changement des pratiques. Il s’agirait ici simplement d’ajouter une clause au décret édicté à ce propos voici trois ans en exigeant qu’au moins deux journées de formation par an (sur les trois que le décret impose) relèvent des didactiques disciplinaires. En effet, aussi choquant que cela puisse paraitre, la majorité des professeurs de français n’ont jamais suivi un seul « recyclage » sur l’amélioration des pratiques de lecture et d’écriture.
Il est vrai que le CSE prévoit de privilégier le développement des compétences et des appétences de lecture et d’écriture dans les formations destinées aux enseignants du fondamental et du 1er degré secondaire. Mais, pour que de telles formations produisent leurs effets, elles devraient être partiellement contraignantes et s’adresser aussi aux professeurs des 2e et 3e degrés. Or le décret n’a rien prévu pour aider les directeurs à organiser leur établissement lorsqu’une partie des professeurs partent en formation. Du coup, pour la plupart des enseignants, les formations continuées se limitent à des journées pédagogiques portant sur des questions générales. Si excellentes que soient les formations disciplinaires, très peu ont la possibilité d’y participer. Pourtant, des solutions existent pour aider les directeurs à favoriser les temps de formations sans désorganiser leurs écoles, mais leur mise en œuvre supposerait un zeste de concertation. Le pouvoir politique ne pourrait-il pas jouer ici un rôle d’aiguillon ?
Répétons-le : s’agissant de l’enseignement du français, le CSE va plutôt dans la bonne direction. Il est indispensable toutefois que ce pas en avant ne soit qu’un premier pas et que d’autres mesures courageuses soient mises dès à présent à l’examen.
H. Abraham, M. Berré, A. Braun, C. Buisseret, J.-F. Cabillau, L. Collès, J.-L. Davagle, J.-M. Defays, M. Ducheny, J.-L. Dufays, C. Ganty, H. Landroit, R. Massart, C. Petit, animateurs de l’Association belge des professeurs de français (ABPF)
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