Compte rendu par Robert Massart :
Claude HAGÈGE, Dictionnaire amoureux des Langues, Plon / Odile Jacob, 2009, 732 pages, dessins d’Alain Bouldouyre
Professeur au Collège de France, Claude Hagège est bien connu pour ses nombreux ouvrages consacrés à l’étude de la langue tels que L’homme de paroles, Le français et les siècles, ou Combat pour le français.
C’est dans les dernières pages de L’homme de paroles que l’auteur ébauchait déjà, en 1985, la personnalité du glossophile, l’amoureux des langues, un amant plus passionné encore que le « simple » philologue : « (...) chez lui (le glossophile), les langues sont objet d’amour. Pour les associations qu’elles forment entre certains sons et certaines significations. Pour les phrases qu’elles permettent de construire. Pour les mots qu’elles opposent selon des grilles chaque fois différentes et toujours subtiles. Il produit, pour faire sens, des sons étrangers avec la même volupté qu’il éprouverait à déglutir des nourritures de choix ou que ressent l’enfant qui tète. Lait maternel, langue maternelle. Ingérer l’un, articuler l’autre, deux mouvements contradictoires, en apparence : l’un permet de recevoir, l’autre d’émettre. Deux pulsions semblables, pourtant, dont la bouche est le lieu identique » (p. 292).
Le Dictionnaire amoureux des langues se présente d’emblée comme une « promenade sentimentale » et non comme une encyclopédie qui ferait le tour complet des connaissances relatives à ces agencements de sons et ces géniaux dispositifs à produire du sens, au moyen de formes soumises à des règles, et ordonnées en phrases : les langues.
Le linguiste glossophile a donc dû accepter de faire des choix parmi l’infinité de sujets et de particularités qui composent l’univers de ce qu’il considère comme le plus propre à l’homme. Ainsi, au fil des lettres de l’alphabet, le lecteur, amoureux lui aussi, mais moins intime et moins fervent, peut-être, que l’auteur, compare les solutions que les sociétés humaines ont inventées pour dire « je t’aime » dans des langues aussi méconnues que le finnois, le hindi, le tétéla ou le guarani, ou pour résoudre les opérations de comptage dans plusieurs systèmes linguistiques. L’ouvrage nous initie aussi aux créoles, aux langues à clics, aux langues internationales ou régionales (le francique, le chti et le rouchi, entre autres), aux langues en danger, aux langues mortes, aux noms des langues, à la musique des langues, etc. L’auteur nous convie également à partager ses sentiments sur la beauté des langues, le russe, l’arabe, le hongrois, mais aussi le français qui, riche en voyelles nasales, les combine harmonieusement avec d’autres voyelles assez variées, et avec des consonnes surtout articulées à l’avant du palais :
Je
demeurai longtemps errant dans Césarée
Lieu charmant où mon
cœur vous avait adorée
(Racine, Bérénice)
Enfin, comment ne pas citer, à travers la petite centaine d’entrées de ce dictionnaire peu banal, des considérations sur le basque, sur les langues-femmes, ou sur la manière dont la politesse est traitée dans les langues, la néologie, et l’étymologie, avec, pour terminer, un clin d’œil à ce que Claude Hagège appelle l’étymojolie : les fantaisies savantes (Isidore de Séville ou, surtout, Jacques de Voragine dans la Légende dorée : « sainte Agathe tire son nom de agios, saint, et de théos, dieu : sainte de Dieu »), ou les interprétations populaires par le biais desquelles les pilules opiacées deviennent des « pilules à pioncer » et le cérumen, de la « cire humaine », pour m’en tenir à ces deux exemples.
Toutes ces questions fondamentales et souvent compliquées sont toujours traitées avec le sourire heureux de l’amoureux confiant.