Robert Massart, « La brique ou le pavé, décoder les identitèmes »
Voici le 2e exemple, qui complète l’article (p. 10)
En Suisse romande, pays de grande tradition touristique, les bons hôtels ne manquent pas de signaler à leur clientèle que leurs salles de bain sont toutes équipées d’un foehn.
Que signifie le mot foehn ? Les personnes plus ou moins cultivées savent que c’est le nom d’un vent chaud et sec qui vient des Alpes suisses et autrichiennes. Le mot dériverait même du latin favonius qui désignait le zéphyr.
Le francophone non averti, en lisant la publicité hôtelière citée plus haut, peut se contenter de sourire, de faire quelques plaisanteries sur le sens de l’écologie des Suisses, ou de hausser les épaules sans essayer de voir plus loin que le bout de son nez... ou de sa langue. Il pourrait également avoir l’idée d’ouvrir un dictionnaire. Le Petit Robert, à l’entrée foehn -le vent-, précise qu’en Suisse, le mot est employé avec le sens de sèche-cheveu. A partir de là, une fois de plus, tout devient clair et banal.
Et c’est là aussi que s’arrête le traitement habituel des francophonismes, ou « variantes lexicales francophones » : les Suisses appellent quelquefois un sèche-cheveu un foehn. Les Belges disent le tapis-plain pour la moquette, et les Québécois, un char pour une voiture, ou du blé d’Inde pour du maïs. Très bien. C’est intéressant de le savoir. Ces traductions permettent à l’occasion de lever l’une ou l’autre ambigüité quand on voyage ou bien si on lit un roman d’un auteur francophone non français.
Toutefois, comme je l’ai déjà montré, on peut aussi exploiter ce terrain si fertile d’une façon bien plus utile et plus enrichissante. En l’occurrence, on invitera les élèves à se demander comment les Suisses en sont arrivés à donner le nom d’un vent des Alpes à un banal ustensile électroménager. Très vite, alors, les hypothèses se bousculent :
- à l’origine, c’était peut-être une marque de sèche-cheveu devenue nom commun, comme « un bic » ou « un frigidaire » ; il faudrait chercher…
- parce que, en Suisse, le nom de ce vent est familier, il est connu de tout le monde...
- par emploi métaphorique : l’air chaud qui assèche, dans les deux cas.
Le travail effectué à partir de cet exemple aura informé les élèves sur la réalité linguistique de la Suisse : la présence du français et de l’allemand.
On aura aussi abordé les figures de style basées sur la comparaison, comme la métonymie et la métaphore.
On aura appris à formuler des hypothèses et à décoder les articles d’un dictionnaire : les différences de sens ou d’emploi d’un même mot.
Quelques éléments de bibliographie
Dictionnaire des régionalismes de France. Rézeau. INaLF. De Boeck-Duculot. 2001.
Inventaire des particularités lexicales du français en Belgique. Duculot. 1994.
Les Mots de la francophonie. Loïc Depecker. Belin, 1990.
Le français dans tous les sens. Henriette Walter. Robert Laffont, 1988.
Le français d’ici, de là, de là-bas. Henriette Walter. JC Lattès, 1998.
Le belge dans tous ses états. Georges Lebouc. Bonneton, 1998.
Petits faits de langue. Marina Yaguello. Seuil, 1988.
Le québécois de poche. Assimil évasion, Les langues de poche, 1998.
Remarque
Pour l’instant, ma recherche sur les identitèmes se limite à la langue des francophones natifs, que je préfère d’ailleurs appeler francophones historiques (Français, Belges, Suisses romands, Québécois, etc.). On pourrait évidemment travailler aussi sur les particularismes du français des Africains et Nord-Africains, des Haïtiens, des Mauriciens, et d’autres encore, mais les critères seraient obligatoirement assez différents.