Quelle conception de la littérature ?


Dans le sillage de Jakobson et Barthes, beaucoup considèrent aujourd’hui l’écriture poétique comme autre, orientée vers le plaisir plus que la fonctionnalité, utilisant la langue non pour communiquer d’abord mais pour donner du plaisir, mêler les délices de la surprise à ceux de la répétition. L’auteur ainsi préfère l’équivoque à la clarté. L’œuvre inspire une lecture plurielle sinon personnelle. À cette conception, ajoutons la notion d’intertextualité. La trame de l’œuvre est tissée de textes antérieurs où fourmillent les allusions conscientes ou non. Cette manière de voir la littérature convient au slam.

Celui-ci organise les éléments phonétiques en une dynamique rythmée agréable à l’oreille.

Le slameur s’exprime de manière oblique, par images, allusions, jouant sur les connotations, réveillant le poète qui sommeille en nous.

Genre bref, le slam utilise la synecdoque et la métonymie, suggère de manière concrète, de grands problèmes de société.

Abdel Malik le reconnaît : il doit beaucoup à ses devanciers, Brel, Souchon, Aznavour, par exemple. Ses citations sont tantôt textuelles, tantôt musicales.


Sam et tradition de poésie orale partagée.


Le slam a son éthique. Les slameurs potentiels se réunissent dans un lieu agréable et propice aux contacts. Ils disposent chacun de trois minutes. Ils reçoivent un verre comme rémunération. Ils doivent s’écouter avec bienveillance. Beau programme pour favoriser l’expression personnelle.


Ecrire pour mieux écouter.


Pour enseigner la lecture (comme l’écourte, d’ailleurs), il faut proposer l’expérience de l’écriture. C’est mettre dans une relation dialectique le conseil qu’on donnait autrefois aux écrivains en herbe de lire et d’imiter les grands écrivains. En fait, les activités d’écriture et de lecture s’imbriquent et alternent. De nombreux auteurs sont de grands lecteurs et leur désir d’écrire s’est abreuvé à la source des chefs-d’œuvre. Tout écrivain est par ailleurs son premier lecteur, lecteur critique, qui se corrige et réécrit, sans cesse. Enfin, lire un texte et lui donner du sens, c’est le réécrire en soi.

Voilà maintes raisons d’inviter les élèves à s’essayer au slam. Mais comment ?

D’abord, dans quel domaine (intime, autobiographique ou de dénonciation), s’exprimeront-ils ? Ensuite, disposent-ils des ressources linguistique et rhétorique nécessaires ? Demandons-leur de mettre en commun des morts essentiels à tel ou tel domaine : maison, chambre, amour, moi…vie, je, exister, partir, arriver, travail,… non, refuser, colère, injustuice…

Puis, faisons-les associer à ces mots premiers d’autres mots qui soit riment, soit expriment de manière imagée, le même contenu.

Voici nos futurs slameurs pourvus de sacs de mots dans lesquels ils pourront puiser.

Pour associer ces mots dans une dynamique rythmée, il sera bon de trouver avec eux une ou deux phrases qui lanceront des reprises anaphoriques ou serviront de moule à des constructions parallèles.

Ces deux ressources suffisent souvent. Le travail en équipe, dans le cadre du slam de dénonciation peut aussi stimuler les timides. Mais c’est l’accueil bienveillant de l’enseignant, l’aide discrète qu’il apporte, en discernant et respectant l’intention d’écriture cachée dans un brouillon encore maladroit, c’est l’écoute et parfois les applaudissements accordés au slam qui est lu, c’est tout cela qui permet à une parole de naître, de jaillir, de retentir, d’être reconnue. Et quand cela survient, c’est émouvant.


Ville des potiers, Safi est bien le lieu où l’on devient créateur, l’endroit où du on anonyme on ose passer au je. Pour tourner une amphore, il faut de la terre et de l’eau, par la sécher, il faut de l’air et pour la cuire, du feu. Soit, les quatre éléments de l’univers. Pour écrire un slam, il faut un vécu, une langue, une passion, un public. Soit les quatre composantes d’un beau texte littéraire.

Jacques LEFEBVRE

Safi, 20juilet 2007

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