Congrès mondial de la FIPF- Québec
Jeudi 24 juillet 2008

Communication de Robert MASSART
Secrétaire de la CFLM et de l’ABPF


ÊTRE FRANCOPHONE A BRUXELLES

AUJOURD’HUI

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1) Présentation

Bruxelles, avec plus d’un million d’habitants dont au moins 85% de francophones, est l’une des principales métropoles de langue française dans le monde. Le français y est de loin le premier moyen de communication et la principale langue de culture. Malgré cette position largement majoritaire, la langue française à Bruxelles est régulièrement exposée à toutes sortes de difficultés qui poussent souvent ses habitants francophones à adopter une attitude défensive.

La visibilité du caractère francophone dominant de Bruxelles est notamment occultée ou gênée par les lois linguistiques pesantes qui régissent cette ville officiellement bilingue au sein de laquelle moins de 15% de Flamands forment la minorité culturelle la plus favorisée du monde.

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2) La communication

Avant tout, j’aimerais rappeler brièvement comment Bruxelles est devenue la grande ville de langue française que nous connaissons. Les historiens situent vers l’an mil la naissance de Bruxelles qui n’est alors qu’une modeste étape fluviale, un hameau dans l’ile Saint-Géry, sur la Senne, un gros ruisseau. Ce «village dans les marais », Bruoc-Cella, expression d’origine celtique, est aussi une possession de Charles de Basse Lotharingie, duc de Brabant et prince français, lequel y a fait construire un château fortifié sur les hauteurs du Mont-Froid. A partir du 13e siècle, des écrits officiels en langue française sont attestés à Bruxelles, une charte, des contrats ... L’aristocratie locale savait le français et l’employait à certaines occasions. La pénétration du français à Bruxelles commence donc dès les origines. Elle s’est poursuivie ensuite par à-coups, au gré des grandes dates de l’Histoire : citons, par exemple, au 15e siècle, l’installation de la Cour des ducs de Bourgogne, et, plus tard, la Révolution et la réunion à la France, où Bruxelles est promue préfecture du département de la Dyle, durant la période napoléonienne et l’Empire.

Toutefois, la prédominance du français s’accélère notablement à partir de 1830, lors de la création de l'État belge. L’usage de la langue française concerne, à partir de cette période, toutes les couches de la population. De soixante-mille habitants qu’elle comptait au début du 19e siècle, avec moins de 10 % de francophones, la ville connait un formidable essor démographique. A la veille de la première guerre mondiale, en 1914, la population de Bruxelles s’élève déjà à 700.000 âmes dont plus de 40 % de francophones. Trente ans plus tard, au lendemain de la seconde guerre mondiale, les proportions se sont inversées : pour près d’un million de Bruxellois, il n’y a plus que 35 % de néerlandophones.

A l’aube des années 1960, les Flamands s’inquiètent de plus en plus de ce qu’ils appellent « la tache d’huile bruxelloise ». Ils exigent la fixation d’une frontière linguistique définitive autour de Bruxelles et à travers toute la Belgique. Leurs revendications auront pour premier résultat la suppression du recensement linguistique qui avait lieu régulièrement. L’évolution de l’emploi des langues entrainait en effet l’instauration automatique du bilinguisme dans toute localité où une minorité linguistique atteignait au moins 30 %. Dans la périphérie de Bruxelles ce phénomène jouait depuis toujours en faveur du français, si bien que la ville ne cessait de s’étendre par l’annexion régulière de nouvelles communes « flamandes ».

Dans les années qui ont suivi, la Belgique s’est muée en un État fédéral de communautés et de régions. La Région de Bruxelles, en 1993, s’est vue limitée arbitrairement à dix-neuf communes entourées de six autres dotées d’un statut linguistique spécial (les fameuses communes à facilités), situées, elles, en territoire flamand, mais dans lesquelles les francophones sont toutefois très majoritaires (de 60 % à 75 %).

Aujourd’hui, dans la Région de Bruxelles, on sait que la population dont la langue habituelle est le néerlandais atteint tout au plus 12 %, ce qui fait environ 120.000 Bruxellois flamands. Cela signifie-t-il pour autant que les 88 % restants sont tous des Belges francophones ? Non, en effet. Plusieurs vagues d’immigration se sont succédé depuis les années soixante : des Marocains, des Turcs et des Noirs d’Afrique centrale, pour ne citer que les principaux, sont venus vivre à Bruxelles, et un grand nombre de personnes de l’Europe de l’Est depuis la fin du communisme et la guerre de Yougoslavie.

Il apparait qu’en dehors des 10 à 12 % de Bruxellois néerlandophones, la population de Bruxelles compte aussi entre 20 et 25 % d’allophones, et environ 65 % de Belges francophones. Dans leur très large majorité, les étrangers parlent aussi le français ou sont tous en voie de francisation. D’autre part, la quasi totalité de la communauté flamande de Bruxelles est bilingue. Il est donc évident que la langue qui domine à Bruxelles, c’est le français, langue connue et utilisée, dans la vie quotidienne, par au moins quatre-vingt-dix pour cent de l’ensemble de la population. Une récente enquête réalisée par l’université flamande de Louvain (KUL) (début 2008) montre que le français est réellement maitrisé par plus de 95 % de la population bruxelloise. C’est lui qui fédère tous les Bruxellois aujourd’hui. Il suffit de toute façon de rester pendant quelques jours à Bruxelles pour se convaincre que cette ville est bien une grande métropole de la francophonie. La troisième du monde probablement après Paris et Montréal, avant Lyon et Marseille. Peut-être pas pour le nombre de locuteurs, mais surement pour l’intensité de la vie culturelle qui y fait rayonner le français. Un exemple : la bonne trentaine de théâtres et cafés-théâtres en langue française que compte la ville, pour quatre ou cinq en néerlandais.

Malgré cela, quoique largement majoritaire, la langue française à Bruxelles est régulièrement exposée à toutes sortes de difficultés qui la poussent même parfois à se tenir sur la défensive.

La visibilité du caractère francophone de Bruxelles est souvent occultée ou, du moins, gênée par les lois linguistiques pesantes qui régissent cette ville officiellement bilingue. Le statut linguistique injuste que Bruxelles s’est vu imposer fait aussi beaucoup de tort à l’emploi dans la région. L’obligation de la connaissance de l’autre langue a des conséquences fâcheuses: les francophones comprennent mal que l’on exige d’eux qu’ils maitrisent de manière approfondie une langue - le néerlandais - qui ne leur servira que très peu dans la vie réelle, parlée par moins de vingt-cinq millions de locuteurs dans le monde (dix fois moins que le français). En face d’eux, des Flamands qui savent le français, qui est encore aujourd’hui la première langue étrangère enseignée en Flandre, même devant l’anglais, viennent quotidiennement travailler en masse à Bruxelles. Ces quelque deux-cent-mille « navetteurs » flamands font une sérieuse concurrence à l’embauche des Bruxellois dans une région où le taux de chômage est le plus élevé du pays (autour de 20 %), et où la moindre caissière de supermarché est pourtant tenue, en principe, de maitriser le français et le néerlandais.

Je donnerai l’exemple de la police à Bruxelles : l’obligation du bilinguisme des agents risque d’éliminer 90 % des candidats policiers s’il l’on tient respectueusement compte de la loi. Une obligation qui va à l’encontre de la sécurité des habitants.

Il n’y a pas très longtemps, une plainte flamande relative au déficit d’accueil en néerlandais dans les hôpitaux de Bruxelles a fait l’objet d’une enquête d’arbitrage de la part du Conseil de l’Europe. La responsable chargée de cette enquête a jugé la plainte non fondée. Dans les faits, on trouve toujours, à Bruxelles, quelqu’un pour vous accueillir et vous parler en néerlandais, dans les hôpitaux ou ailleurs. A vrai dire, c’est l’inverse qui se passe dans pas mal d’administrations et de services publiques, plus rarement dans le secteur privé, où des employés en contact avec la clientèle sont des Flamands de province, qui ne savent rien des réalités sociologiques de la ville où ils viennent travailler, et dont la connaissance du français est très théorique.

Ceci est une première ébauche de ce qu’est le quotidien des Bruxellois francophones : fortement majoritaires dans une ville qui s’appuie depuis des siècles sur la culture française, ils sont fréquemment en butte à des complications ou des vexations qui visent le statut de la langue française et son utilisation. On peut bien dire qu’il s’agit d’une sorte de guerre des langues, mais ici, de manière paradoxale, c’est la majorité qui est forcée de se défendre contre une minorité oppressante. La propagande des Flamands les plus nationalistes n’hésite d’ailleurs pas à déclarer que : « la francisation de Bruxelles n’est pas un fait immuable, elle pourrait être inversée ... et il est parfaitement possible, ajoutent-ils, que cette ville redevienne un jour un haut lieu du néerlandais ... ». Restons sérieux et, surtout, souhaitons que cette ville ne connaisse jamais le sort d’une seconde Jérusalem que chacun se dispute. Bruxelles est une ville francophone et le restera encore longtemps, ce qui n’exclut pas le besoin de se montrer vigilant et prévoyant.

Habitués depuis longtemps à se débrouiller dans de telles situations, les Bruxellois ont appris à exercer leur flair pour décoder pas mal de petits signes qui échapperaient normalement aux étrangers. Par exemple, en voyant une devanture de magasin où tout l’affichage est fait en anglais, on sait tout de suite que les propriétaires sont flamands. Le néerlandais ne fait pas recette auprès de la majorité de la clientèle bruxelloise, mais comme des Flamands renâclent souvent à mettre le français à l’honneur, c’est l’anglais qui en profite.

Et en effet, à côté des fantasmes de reconquista flamingante, se profile la vague déferlante de l’anglais, plus préoccupante, à mon avis.

Bruxelles abrite plusieurs grands organismes internationaux, comme l’OTAN, c’est aussi l’un des trois sièges de l’Union européenne. Depuis les années soixante, le « grand village belgo-belge » de Mademoiselle Beulemans s’est transformé en métropole de la vie internationale. Il est significatif que pour la plupart des étrangers, quand il est question du « Parlement de Bruxelles », il s’agit du Parlement européen - le Caprice des dieux - et non du petit parlement fédéral belge qu’ils seraient d’ailleurs incapables de situer sur un plan. Les milliers de fonctionnaires européens qui viennent habiter chez nous, en provenance aujourd’hui des 27 États membres, plus des Chinois, des Américains, des Japonais, sont souvent mieux informés des rouages de l’Union européenne que de la réalité bruxelloise. Qu’ils soient danois, polonais ou bulgares, ces eurocrates s’attendent à débarquer dans une ville cosmopolite impersonnelle où le globish qu’ils ont appris dans leurs écoles d’administration leur suffira largement pour communiquer avec l’autochtone. Le désenchantement est le plus souvent à la hauteur de leurs illusions, ils s’aperçoivent vite que sans un minimum de français jamais ils ne pourront s’intégrer à leur ville d’adoption pour y gouter les plaisirs d’une existence réelle et pour ne pas rester confinés dans le ghetto professionnel du Quartier européen. Beaucoup d’entre eux se mettent alors à l’apprentissage du français, soit sur le tas, soit en prenant des cours ou, pour ceux qui ont conservé quelques connaissances scolaires, en fréquentant des tables de conversation spécialisées.

Toutefois, le va-et-vient de ces fonctionnaires (une bonne partie d’entre eux ne passe que quelques mois à Bruxelles) n’est pas sans rejaillir à la longue sur l’environnement linguistique. On le sait, à tort ou à raison, l’anglais, l’anglo-américain, fait figure de signe de richesse et de mode, le symbole d’une certaine forme de puissance, le genre de vie des Etats-Unis, si bien que, dans le contexte particulier de cette ville au statut linguistique archi-compliqué qu’est Bruxelles, beaucoup de publicitaires et de commerçants, soucieux, soit de ne pas se positionner dans l’un ou l’autre camp linguistique, soit de faire l’économie d’un double affichage couteux, néerlandais-français, ont recours à l’anglais. Le phénomène n’est pas entièrement neutre du point de vue sociologique, comme l’a bien démontré une enquête réalisée il y a quelques années : la publicité en anglais peut atteindre des pics de 70 % dans les quartiers socialement les plus défavorisés de la ville, notamment ceux où habitent beaucoup d’immigrés, alors que le français reprend largement le dessus dans les endroits chic et prestigieux.

C’est pourtant à Bruxelles que se joue une part importante de l’avenir de la francophonie puisque c’est en vivant dans une ville francophone que les milliers de fonctionnaires qui aménagent de l’intérieur l’édifice européen continueront à utiliser le français, il est donc impératif que la place qui revient normalement à cette langue à Bruxelles soit respectée, encouragée et même dynamisée.

Or les nationalistes flamands les plus radicaux savent utiliser habilement la présence des nombreuses nationalités qui cohabitent à Bruxelles pour minimiser l’importance du français ; selon eux, il s’agirait d’une ville cosmopolite et multiculturelle où la langue et la culture françaises ne seraient rien de plus qu’une composante parmi tout un tas d’autres. Diluer le français dans un grand coquetèle babélien, c’est ce qu’ils s’efforcent de réussir. Cela ne marche pas, bien entendu, mais ils recommencent inlassablement leurs tentatives sous la forme de campagnes diverses. Ces derniers temps, c’est la société des transports en commun (la STIB) qui a embrayé dans ce sens en traduisant ses avis destinés aux usagers des tramways, des bus et du métro en quatre langues : néerlandais, allemand, français et anglais. Certes, le néerlandais et le français étant les deux langues de la région, toute la publicité officielle se fait depuis toujours dans ces deux langues, quant à l’allemand, pourquoi pas, puisqu’il s’agit de la troisième langue nationale de la Belgique (une petite communauté germanophone de 70.000 personnes vit dans l’est du pays), mais l’anglais, lui, ne jouit chez nous d’aucun statut officiel, c’est une langue étrangère comme n’importe quelle autre. Pourquoi dès lors ne pas faire aussi des annonces en arabe, en espagnol ou en polonais ? Ce qui ferait certainement plaisir à beaucoup de monde à Bruxelles.

La même société des transports publics a aussi décidé d’ introduire, depuis quelques mois, dans les voitures du métro, un système de pré-annonce vocale des stations. Le système est très sophistiqué et, apparemment, très pensé pour respecter notre délicat équilibre des langues. Ce sont deux voix féminines qui font les annonces chacune à leur tour, une francophone et une flamande. Cela s’entend très bien à leur diction et au timbre de leur voix. Quand le nom de la station peut se traduire dans les deux langues, la voix francophone le dit en français, la flamande en néerlandais - par exemple : Hôtel des Monnaies / Munthof, ou Gare du Midi / Zuidstation. Tout se complique quand la dénomination n’est pas traduisible ou s’il s’agit d’un nom propre. Si le nom est d’origine flamande et qu’il est annoncé par la voix néerlandaise, il sera prononcé selon les habitudes de cette langue, ce qui peut paraitre normal. Or il se fait que des noms comme « de Brouckère » ou « Anneessens » (des figures illustres de l’histoire de Bruxelles) sont depuis toujours prononcés à la manière belge francophone, autrement dit pas tout à fait comme ferait un Parisien, mais pas non plus comme un Anversois ou un Hollandais. En plaçant fortement l’accent tonique sur la finale du mot, ce que l’on ne fait pas dans les langues germaniques. La première fois que les voyageurs du métro ont entendu prononcer « de BrrrouckÈrrreu » avec des R roulés et un EU très sonore à la finale, cela les a fortement étonnés, certains n’ont même pas reconnu le nom de la station, d’autres ont protesté auprès des responsables. Les choses sont allées plus loin quand l’annonceuse flamande a cru bon de dire le nom de la station « Rogier » en faisant comme s’il s’agissait d’un patronyme d’origine germanique « RrrôGHîrr » .... un crime de lèse-Wallonie, Charles Rogier, héros de l’indépendance belge, était un homme politique d’origine liégeoise !

Des bavures de ce genre sont courantes. Il existe des moyens pour les dénoncer, se défouler ou tâcher de les résoudre. Le courrier des lecteurs des grands quotidiens francophones, comme le journal Le Soir, en fait écho régulièrement, en publiant dans sa rubrique « Forum » des cartes blanches ou de simples protestations de citoyens sensibles à ces atteintes à la position du français. Un organisme comme la Maison de la Francité a aussi pour mission de veiller au respect et à la promotion de la langue française à Bruxelles. Et enfin, ajoutons aussi que des habitants de Bruxelles ont constitué l’Office des Consommateurs francophones, une association qui a pour objet la défense des droits linguistiques des usagers de langue française dans leurs rapports avec les services publics et les entreprises privées. Les citoyens sont invités à réagir auprès de l’organisme chaque fois qu’ils estiment que leurs droits linguistiques sont bafoués. Un juriste examine les faits et essaie d’apporter une première aide juridique. Dans pas mal de cas, le conflit se conclut par des excuses, mais pas toujours. Quelquefois aussi, il faut bien le reconnaitre, le problème peut se résoudre à l’amiable et même dans la bonne humeur.

Un de mes amis et collègue, Henry Landroit, chroniqueur de langue, très attentif à toutes ces questions, a vécu directement un cas de ce genre. À l’occasion de la mise en chantier d’une place située dans son quartier, une moitié de l’espace avait été transformée en parking provisoire pour les voitures. Un panneau métallique signalait dans les deux langues :

« Garer sur propre risque » ... la traduction littérale du néerlandais « Parkeren op eigen risico ». Mon ami, après s’être dit qu’il ferait intervenir des organismes officiels de défense de la langue française, a plutôt décidé de rencontrer personnellement l’entrepreneur - autour d’un bon verre, comme il l’avoue lui-même - durant la petite fête qui marquait le début des travaux. L’accueil fut favorable (l’entrepreneur avait pris personnellement cette initiative pour dégager sa responsabilité en cas d’accident). Quelques jours plus tard, un nouveau panneau annonçait « Vous vous garez à vos propres risques », ce qui, sans être parfait, était déjà mieux et représentait une preuve de bonne volonté.

À la suite de cet incident, mon collègue, ancien instituteur, s’est demandé s’il serait possible de rendre des élèves attentifs à ce genre de problématique. Pourquoi pas, disait-il ? Ainsi sensibilisés, les jeunes pourraient proposer des interpellations auprès des « contrevenants ». Il s’agirait à la fois d’une éducation à la citoyenneté et d’une activité de grammaire, le professeur profitant de l’occasion pour étudier la forme à donner à ce type d’intervention et initier ses élèves aux registres de langue.

Cette allusion à l’école m’amène directement à dire un mot, et ce sera ma conclusion, à propos d’un autre enjeu crucial de la vie et de l’avenir du français à Bruxelles : l’enseignement de la langue française aux élèves provenant des couches récentes de l’immigration.

Il faut savoir que les communautés d’origine immigrée, comme je l’ai déjà signalé avant, représentent pas loin d’un quart de la population totale de la Région de Bruxelles. Étant donné que près de 90 % des étrangers placent leurs enfants dans les écoles francophones, il se fait que les élèves d’origine immigrée constituent, selon les secteurs de la ville, quinze à trente pour cent de l’effectif total, et même, dans certaines écoles, pas loin de 100 % ! Je connais des institutrices, dans des quartiers très sensibles, à Ixelles, à Molenbeek, ou à Saint-Josse, qui n’ont dans leur classe qu’un ou deux petits Belges, tous les autres enfants appartiennent à six ou huit nationallités différentes, ce qui signifie aussi six ou huit langues maternelles différentes, de l’arabe au serbo-croate en passant par le turc, le lingala ou l’albanais. Ces enseignants se sentent dépassés face à une situations à laquelle ils ont été très peu préparés. Ils ont beau être compétents et avoir reçu une excellente formation pédagogique, ils ont énormément de mal à réaliser un travail constructif dans des classes à ce point hétérogènes. Et pourtant, l’enjeu est d’importance. Ces enfants seront toujours plus nombreux. Leur intégration véritable dans la société bruxelloise ne pourra se faire que par une scolarité réussie, or, à l’heure actuelle, pour la plupart des élèves issus de l’immigration, l’école est perçue avant tout comme un lieu d’échec, d’exclusion et d’injustice. Mais nous le savons bien, la connaissance de la langue, du français en l’occurrence, est le fondement de tous les apprentissages, c’est donc cet apprentissage-là qu’il faut privilégier, dès le primaire, avec des méthodes et des outils pédagogiques appropriés. Il faudra bien que l’on y vienne. Ces enfants sont une partie des Bruxellois de demain, c’est d’eux que dépendra pour une grande part le futur visage de cette ville francophone. Une maitrise solide du français alliée à un sérieux bagage culturel feront d’eux, tout d’abord, des élèves bien dans leur peau qui envisageront leurs études avec confiance, ce qui interrompra la spirale de l’échec, du décrochage scolaire et, plus tard, les regrettables discriminations à l’embauche. Ils deviendront alors des citoyens parfaitement intégrés dans leur milieu d’accueil.

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Ainsi, nous le voyons mieux, la condition de francophone aujourd’hui, à Bruxelles, est assez complexe. La population de cette ville est très diverse : francophones natifs, Flamands qui se sont francisés au cours du siècle passé, immigrés depuis plusieurs générations, primo-arrivants, et fonctionnaires internationaux, cultivés et bien souvent anglophones. Dans ce creuset, la langue française fait figure, de plus en plus, de lien et de liant, de point commun, entre toutes les communautés. Mais la Région de Bruxelles, dans le cadre de la Belgique fédérale, est partagée entre deux entités politiques : la Communauté française et la Communauté flamande. Cette dernière, forte de sa position dominante en Belgique (les Flamands sont 60 % de la population du pays et jouissent d’une situation économique favorable) et du fait qu’une minorité néerlandophone subsiste encore à Bruxelles, exerce une partie du pouvoir dans la Région. Les Flamands en profitent pour bloquer la mise en route d’une authentique politique linguistique et culturelle de grande envergure en faveur de la dynamisation du français, et, comme je l’ai montré, les plus hargneux d’entre eux font tout ce qu’ils peuvent pour masquer la prédominance réelle et effective de la langue française afin d’en minimiser l’importance en cas de nouvelles tractations politiques.

Je vous remercie.

ÉLÉMENTS BIBLIO & SITOGRAPHIQUES

L. van den Bruwaene, Le français à Bruxelles aux siècles passés, Bruxelles, Édit. Rossel, 1980.

Jean de la Guérivière, Belgique : la revanche des langues, éditions du Seuil, 1994.

Fernand Wicheler et Frantz Fonson, Le Mariage de Mademoiselle Beulemans, pièce créée au Théâtre des Galeries, en 1910, à Bruxelles.

Site de la Maison de la Francité (Bruxelles) : Bruxelles, métropole francophone - La campagne Bruxellois, ton français file à l’anglaise.

www.maisondelafrancite.be

Site de la Communauté française de Belgique

www.cfwb.be

Site de la Communauté flamande de Belgique

www.vlaamsegemeenschap.be

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