Charles

Le Pont Charles à Prague


La République tchèque

L’ABPF est liée à la SUF (Association des enseignants de français en République tchèque) par une convention depuis 2003. Celle-ci permet l’envoi de deux formateurs de l’ABPF au symposium annuel de Podebrady (fin novembre).

L’ABPF accueille aussi des collègues tchèques qui participent à des formations en didactique du français langue étrangère.


Adresse utile : suf@gymstola.cz


Comment peut-on envisager les rapports entre la SUF et l'ABPF ?

Chères et chers Collègues de la SUF,


J’ai envie de vous écrire comme à des amis. Je vais vous envoyer une lettre. Elle rassemblera les propos que j’ai tenus, çà et là, à Podebrady.

Tout d’abord, mille mercis de m’avoir accueilli si chaleureusement parmi vous. Durant ce symposium, le travail et la convivialité allaient de pair. Vous avez associé des activités de formation et des temps de discussion sur votre association. Vous avez également créé des moments de pur plaisir. Ainsi, lors du récital du samedi soir. Quelle complicité entre la chanteuse, le pianiste et nous ! Vous avez trouvé pour vos symposiums une formule heureuse. Cela a donné, je crois, beaucoup de fruits. En tout cas, je suis ravi d’avoir partagé ces deux journées avec vous.


Je retiens beaucoup de points très positifs. Tout d’abord, la présence de Madame la Vice-Ministre Štěrbová. Elle a longuement dialogué avec vous. Elle m’a dit qu’elle était disposée à favoriser une convention entre la SUF et la SBPF. Nos deux associations sont déjà des amies. Elles pourront ainsi, de manière régulière et structurée, échanger sur des problèmes de didactique. J’emploie le mot échange. Car il s’agit bien pour la SUF comme pour la SBPF de donner et de recevoir.

Nous, enseignants belges francophones, nous avons une expertise particulière. Le français est notre langue maternelle. Mais nous vivons dans un pays bilingue. Nous avons été parmi les premiers à créer la Communauté européenne. Nous sommes heureux que vous y ayez adhéré. Tout cela fait que nous pensons que la langue française n’est pas un trésor à préserver. Elle n’est pas un bijou à garder pour soi. C’est un moyen de communication. Elle relie les peuples et les cultures.

Vous, professeurs tchèques enseignant le français, vous avez aussi une expertise. Vous pouvez nous apporter beaucoup. Vous savez ce que c’est que d’enseigner le français comme langue étrangère. Vous connaissez bien la concurrence qui existe entre les langues au sein de l’Europe. Or, maintenant, dans cette Europe, les personnes circulent librement. Les jeunes correspondent par courrier électronique au-delà de toutes les frontières. Ils bénéficient des programmes Erasmus, Comenius et Socratès. Ils effectuent leur formation dans plusieurs pays. Les frontières ainsi disparaissent peu à peu entre l’enseignement du français langue étrangère (FLE) et celui du français langue maternelle (FLM). La mobilité des personnes est un fait. Dans une ville à vocation internationale comme Bruxelles, les classes ne sont plus composées uniquement de francophones natifs. Les enseignants doivent s’inspirer des méthodes utilisées dans l’apprentissage du FLE. Vous pouvez les aider dans cette démarche.


Modestement, à Podebrady, nous avons fait progresser l’Europe des enseignants. J’ai eu plaisir à vous parler de la pédagogie par compétences. Celle-ci, de plus en plus, s’impose dans le monde entier. Il s’agit pour nous, enseignants, de faire en sorte que les élèves apprennent à apprendre. Qu’est-ce que cela signifie ? Il faut que, placés devant un problème, ils puissent trouver la solution en associant des savoirs et des savoir-faire. Les connaissances aujourd’hui sont de plus en plus nombreuses. Elles évoluent sans cesse. Il faut apprendre les techniques nécessaires à les trouver, à les traiter, à les mettre en pratique. Les tâches que nos élèves auront à accomplir dans leur vie professionnelle et sociale sont complexes. Ainsi, participer à un débat ou être interviewé, demande qu’on dispose de nombreuses notions et techniques de communication. C’est peu à peu, au fil des années d’apprentissage, que les élèves doivent les acquérir. La pédagogie par compétences demande donc aux enseignants de programmer à long terme un apprentissage qui permet de réaliser des tâches complexes. Cela entraîne une autre façon d’évaluer. L’élève doit connaître les critères qui permettront de juger s’il a ou non acquis telle ou telle compétence.

Mais l’Europe, ce n’est pas qu’une manière encore assez technique d’envisager l’apprentissage. C’est opter pour une philosophie de l’enseignement. C’est vouloir former un jeune à faire des choix personnels. C’est refuser de leur faire entrer dans un moule et de le conditionner à être un bon producteur et un bon consommateur.


L’Europe, c’est encore un patrimoine culturel complexe, avec ses mythes et ses légendes. C’est une synthèse de rationalité et d’intuition, de rigueur et de passion. Aussi, ai-je aimé évoquer un personnage très important de la littérature européenne. Une de ses réincarnations, musicale, due au génie de Mozart, a vu le jour à Prague. Don Juan, archétype masculin controversé, vit ses relations avec les femmes comme une perpétuelle conquête. Il n’hésite pas, pour assouvir sa passion, à défier le Ciel. En 1675, Molière s’empare du personnage. La pièce, pourtant, ne remporte pas le succès escompté. Mais, 170 ans après, elle est rejouée et devient un monument. Depuis, elle inspire les commentaires les plus divers. Les historiens étudient les circonstances de sa naissance et les raisons de son échec. Les sociologues et les psychanalystes s’interrogent sur la fascination qu’exerce Don Juan. Beaucoup d’hommes voudraient l’imiter. Nombreuses sont les femmes qui aimeraient en faire un époux fidèle. On ne compte plus les metteurs en scène qui ont monté de manière originale cette étrange comédie qui finit en tragédie. Mais, fait plus curieux encore, Don Juan ne cesse d’évoluer. Mozart lui donne encore plus de charme en le faisant chanter. Les romantiques essaient de le sauver des flammes de l’Enfer. Les contemporains expliquent ses comportements en se référant à Freud. En nous penchant sur le mythe de Don Juan, nous avons abordé un élément important de la culture européenne.


Toutefois, je dois vous avouer que je serais triste si cette culture de l’Europe se faisait en niant les cultures nationales. Si au lieu de dialoguer entre elles, celles-ci s’effaçaient devant le discours unique du pragmatisme. Ici, dans un pays de musique, on sait que l’harmonie implique des voix différentes. L’Europe est un orchestre symphonique. Beethoven a écrit la partition. L’hymne à la joie rassemble les Européens.

Puis-je vous dire, chères amies, chers amis, ce que j’aime en vous, ce que j’aime dans l’âme de votre pays ? Au cours d’une histoire tourmentée, vous avez gardé au fond de vous un espace de raffinement, d’humour et de sensibilité. Je me sens très ému quand je pénètre dans cet espace. Je m’y sens un peu chez moi.

C’est une histoire déjà longue de plusieurs années. La langue française m’a permis de nouer beaucoup d’amitiés, ici, en République tchèque. J’ai pu, ainsi, assister à beaucoup de concerts et visiter de nombreuses expositions. J’ai eu aussi le privilège de participer à des événements qu’ignorent la plupart des touristes. Ainsi, avant hier, j’ai été invité, par votre présidente, au bal de la ville de Prague. Il se donnait dans la superbe Maison municipale. La grande salle résonnait de toute une gamme de musiques. Les couples valsaient. J’ai perçu tout ce que votre pays peut offrir de raffiné. Puis, je me suis glissé dans les salons. J’ai pénétré dans cette pièce ronde décorée par Mucha. Je me suis placé au centre. Là, tous les échos convergent. Là, un regard circulaire permet de découvrir la splendeur des fresques. J’ai contemplé tout cela, longuement. On m’a offert un excellent vin de Bohème. Je n’étais pas seulement au milieu d’un salon. Je n’étais pas au centre d’une des plus belles constructions de l’art nouveau. J’étais au cœur de votre pays. Et je me suis dit que l’Europe, comme un violon, a une âme. Une âme sensible. Une âme qui crée l’unité en vibrant. Cette âme, c’est vous. Prague n’est pas le centre géographique de l’Europe, mais peut en être le creuset culturel. Vous opérez une remarquable alchimie. Vous associez, dans vos bâtiments,  la courbe et de la droite. Dans votre littérature, vous mêlez la raison et la sensibilité. Dans la peinture de Mucha, il y a la rigueur du trait et la sensualité du galbé. Gardez précieusement cette culture du centre de l’Europe. C’est, en vous remerciant de m’y donner accès, ce que je vous souhaite du fond du cœur.

Jacques Lefèbvre, un intervenant que vous avez invité.

Analyse de Terre d'Asile de Pierre Mertens

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