(29 et 30 novembre 2008)
Il est des sujets d’intervention qu’il vaut mieux éviter. Sauf si on les aborde devant un public bienveillant. C’est ce que je vais faire ce matin.
Je compte évoquer quelques qualités nécessaires à une séquence-formation pour qu’elle ait des résultats positifs. Évidemment, si vous n’avez pas la bienveillance que j’espère, vous allez m’écouter en pensant : mais est-ce que Jacques Lefebvre met en pratique les beaux principes qu’il énonce ? Peu importe la réponse que vous donnerez à cette question, je vous demanderai de ne pas vous la poser à l’égard des autres intervenants si vous voulez que je reste en bons termes avec eux !
Par contre, si vous avez de la bienveillance et savez que le public des enseignants est le plus difficile qui soit à satisfaire, vous accepterez que mon exposé ne soit qu’une petite pierre que j’apporte à la construction d’un édifice dont vous êtes les responsables : votre formation à perfectionner sans cesse pour être des enseignants qui travaillent de manière vraiment professionnelle. Il ne suffit pas en effet d’avoir la vocation pour réussir dans un métier. Avoir la vocation peut parfois, au contraire, conduire au martyre !
Étant donné que les Tchèques, je le sais, ont le sens de l’humour, je vais me permettre d’aborder mon sujet d’une façon inattendue et ironique.
Je vais d’abord vous enseigner huit moyens dont dispose un formateur pour rater complètement la formation qu’il donne. C’est une manière de faire comprendre huit aspects importants d’une formation de qualité.
Dans cet exposé, je m’inspirerai largement de ce que j’ai appris lors d’une formation destinée à des formateurs opérant pour l’IFC (Institut pour la formation en cours de carrière).
Ce que je vais énoncer comme principes vaut aussi, en bonne partie, pour l’enseignement des élèves que nous avons intérêt à traiter comme des personnes qui ont déjà des connaissances et une expertise dans certains domaines de la communication, qui peuvent poser de bonnes questions. Si donc vous voulez faire échouer la formation que vous donnez, il suffit de
- manquer d’humilité, savoir tout ;
- faire preuve d’incompétence au plan matériel, spécialement en utilisant mal Power Point ;
- être directif et imposer votre point de vue ;
- arriver en retard ;
- ne pas maîtriser le sujet ;
- ne pas être à l’écoute ;
- faire comme si vous ne voyiez rien ;
- obtenir un consensus sur une solution que le groupe ne pourra pas appliquer.
Manquer d’humilité, savoir tout
Les professeurs qui sont devant vous ont déjà une formation (initiale et continuée) et une pratique. Ils ont parfois une expérience que vous n’avez pas. Ils attendent que cette expérience soit reconnue et non méconnue ou méprisée. Surtout s’ils ne sont plus tout jeunes. Essayez de valoriser cette expérience, permettez-leur de dire à votre place ce que vous comptiez dire. Réservez-vous aussi la possibilité, en cas de questions difficiles qui vous seraient posées, de prendre un peu de recul, de vous informer plus amplement et d’apprendre à votre public que l’important n’est pas d’avoir toute l’information mais de savoir la chercher à la bonne source.
Faire preuve d’incompétence au plan matériel, spécialement en utilisant mal Power Point
Dans le domaine de la communication tout particulièrement, le meilleur peut conduire au pire si vous ne l’utilisez pas de manière aisée et efficace. Mieux vaut la craie et le tableau noir plutôt qu’un Power Point que vous faites mal défiler ou sur lequel vous avez mis tout le texte. Le public alors s’amuse à voir si vous lisez bien et est toujours en décalage. Il ne fait plus attention à ce que vous dites. De même, il ne faut pas distraire le public par un excès d’images, par une typographie baroque, par des tableaux, des bordures, des encadrements inutiles et tous les gadgets pour faire apparaître ou disparaître ce qui figure sur l’écran. En informatique, la beauté est dans la sobriété. En communication, il faut se demander ce qui prime : l’information, le public, l’orateur… Dans le cas d’une formation, c’est le public et l’information.
Être directif et imposer son point de vue
Le formateur a un rôle, un pouvoir. Il contrôle la circulation de la parole. Il doit être lui-même un modèle, au moins une référence en fait de communication. Son autorité repose sur ses connaissances et son savoir-faire. Il lui est impossible d’empêcher le public de penser, de penser autrement que lui, de ne pas être d’accord. Ce serait un abus de pouvoir que de vouloir imposer son avis. Par contre, le formateur doit savoir communiquer et argumenter, avoir des stratégies de présentation et de persuasion. Il lui est recommandé de s’enquérir des représentations de son public, d’en tenir compte pour les remplacer au besoin par des notions plus exactes. S’il s’avère que le public est opposé ou réticent, il faut le mettre en confiance, ne pas le prendre de haut, à rebrousse-poil, voir ce qui dans sa pratique est positif et compatible avec ce qu’on doit lui apprendre, demander la collaboration de pairs déjà acquis à la cause défendue. Cela ne signifie pas qu’il faille manipuler ! Au contraire, la manipulation ne fait gagner qu’à court terme. Une fois que le public comprend votre stratégie malhonnête, il se ferme définitivement.
Arriver en retard
On
dit que l’exactitude est la politesse des rois. Le premier respect
qu’un formateur doit à son public, c’est de ne pas lui faire
perdre son temps. Or, il y a de nombreuses manières de lui faire
perdre son temps.
Arriver
en retard, sans s’excuser. Cela équivaut à donner tacitement au
public la permission de ne pas respecter l’horaire pendant toute la
formation.
Donner des informations que le public connaît déjà ou lui apprendre à faire ce qu’il fait déjà et peut-être mieux que vous. D’où, une fois de plus, la nécessité de connaître au préalable ce que savent et font les personnes que vous formez. Si vous détectez une personne qui détient les informations ou des savoir-faire que vous maîtrisez, faites-la parler (si elle parle bien). Si vous la maintenez dans le silence, elle s’ennuiera ou rivalisera avec vous. Si vous la faites coopérer, elle sera valorisée et fonctionnera comme une alliée.
Ne pas respecter le temps de parole. Surtout si vous n’êtes pas le maître du jeu… Car si vous parlez plus longuement que prévu, vous créez la frustration chez ceux qui vous suivent et vous leur accordez le droit de dépasser, eux aussi, leur temps de parole… Et donc, de réduire presque au silence le dernier intervenant ou de rogner les exposés de conclusion souvent confiés à des experts. Donc, vous devez parler avec un œil sur la montre et avoir minuté l’exposé. Si on ne vous a pas imparti un temps précis, prévoyez de travailler « en accordéon », chaque partie pouvant être exposée de manière plus ou moins concise ou plus ou moins développée. Un exposé en Power Point trop rigide ne permet pas un exposé en accordéon.
Ne pas maîtriser son sujet
Cela arrive, et plus souvent qu’on ne pense. Dans certains domaines, l’évolution est rapide. La mémoire des formateurs se polarise sur les expériences réussies et ne s’ouvre plus guère aux autres. En didactique, non seulement les théories évoluent, mais aussi les moyens. Dans le seul domaine des TICes, l’évolution est foudroyante et permet des réalisations exceptionnelles : par exemple apprendre les numéraux ordinaux en même temps qu’on capte un hit parade. Par ailleurs, les élèves ne cessent de changer, ils suivent les modes et il y a différentes façons d’être ado. Donc, ce qui marchait bien il y a dix ans ou cinq ans dans certaines conditions peut ne pas marcher du tout aujourd’hui. En didactique, une connaissance livresque ne suffit pas. Il faut rester sur le terrain, pour observer et pratiquer. Il faut échanger des expériences d’aujourd’hui.
Ne pas être à l’écoute
Les enseignants sont un public difficile. En effet, ils ont l’habitude de parler et d’être écoutés plus que d’écouter eux-mêmes. Ce sont des professionnels de la parole et de la formation. Donc, ils attendent que, si vous leur donnez des conseils, vous soyez à la hauteur. Accueillez-les quand ils entrent dans la salle, soyez à la porte d’entrée, souriez, donnez la main, demandez, pourquoi ils viennent à la formation que vous animez. N’oubliez pas de les écouter. Si vous en avez le temps, faites un tour de table pour qu’ils se présentent, mais cadrez-le pour éviter que certains ne racontent leur vie !
Cherchez
à connaître leurs représentations du thème que vous allez
aborder, leurs attentes, souvent différentes de leurs besoins réels.
En général, ils demandent du concret, des méthodes et des contenus
à appliquer directement en classe, des recettes qui marchent. Or,
vous, sans doute, vous pensez qu’ils ont besoin de mettre
d’anciennes pratiques en question, de connaître de nouvelles
théories, de s’interroger sur leur fonctionnement pédagogique…
Et, si vous abordez la question des méthodes, vous restez tout de
même dans une certaine généralité parce que vous savez que ce que
vous leur dites devra être adapté à la réalité des classes, des
enseignants et des matières.
Les
réactions qu’ils manifestent : questions d’information,
contestations, demandes d’être rassurés ou confirmés.
Faire comme si on ne voyait rien
Même
si vous ne leur donnez pas la parole, surtout si vous ne leur donnez
pas la parole, les participants parleront. En utilisant un langage
non verbal. Observez-les. Décodez-le !
Il
y a le participant qui s’endort, l’autre qui gère ses SMS, celui
qui parle avec son voisin, lit son journal. Mais il y a aussi celui
qui est attentif, qui opine de la tête ou montre qu’il n’est pas
d’accord, celui qui sourit quand vous faites une plaisanterie et
celui qui rit en retard parce qu’il voit que tout le monde
rit !
Il y a celui qui prend beaucoup de notes et celui qui préfère
dessiner sur sa page. Il y a des regards qui s’échangent et des
commentaires murmurés… Tout cela donne des informations sur la
réceptivité du public. Tenez-en compte, dès le début. Mais pour
cela, il vous faut regarder le public, donc ne pas lire votre texte,
ni être rivé sur l’écran de votre ordinateur. Si c’est
possible, soyez proche du public, ne mettez pas de barrière entre
lui et vous : estrade, table, pupitre… Ménagez-vous des temps
de silence où vous ne faites que regarder, sourire, montrer que vous
êtes à l’écoute.
Obtenir un consensus sur une solution qui n’appartient pas au groupe
Si vous voulez être dans la ligne du travail par compétences, ce qui est la tendance actuelle en didactique, vous allez partir de situations-problèmes que des professeurs vivent, acceptent de partager et pour lesquelles ils demandent des solutions. Au fond, vous êtes payé pour cela.
Ces solutions ne leur plairont pas toujours ou ne seront pas nécessairement applicables, parce qu’elles vont mettre en cause toute une série de personnes : eux-mêmes, leurs élèves, la direction… Il ne faut absolument pas dire Yaka ! C’est nier la difficulté que vit l’enseignant et qu’il a eu le courage de partager. Il ne faut pas non plus pointer une responsabilité extérieure à l’enseignant : « Oui, je sais, les élèves aujourd’hui… Ce n’est pas votre faute… Et avec toutes les tâches administratives qui encombrent les directions, comment voulez-vous qu’elles s’intéressent à la didactique… d’autant plus que l’inspecteur, vous savez, il ne sait plus très bien ce qu’est une classe, il y a 20 ans qu’il ne donne plus de cours… » Vous aurez certes déculpabilisé le prof, mais vous ne l’aurez pas aidé à résoudre son problème. Vous lui aurez donné l’impression qu’il était insoluble. Déterminez bien avec ce prof ce qui vous semble relever de son initiative, de sa responsabilité, de son contrôle, de ses possibilités. Proposez-lui des stratégies pour faire admettre progressivement l’innovation qu’il doit introduire dans sa classe et dans son établissement. Il n’est pas rentable de faire modifier un comportement sans motivation. Faire changer par obligation, c’est souvent avoir envie de saboter, de dire et de montrer : « J’ai essayé et vous voyez, cela ne marche pas ! »
Et si on était positif ?
Les 8 écueils à éviter peuvent se traduire en 8 principes positifs.
- Soyez modestes, faites la part de ce que vous pouvez apporter aux participants et donnez-leur aussi le bonheur de donner quelque chose.
- Ne stressez pas inutilement en utilisant un matériel mal maîtrisé et dont, par conséquent, vous ignorez les effets pervers.
- Essayez d’obtenir un compromis entre ce que le professeur peut faire et ce que vous proposez comme innovation.
- N’oubliez pas que les montres existent et que bien préparé un exposé peut vous permettre de jouer un joli morceau d’accordéon.
- Parlez de ce que vous connaissez et sachez que vous ne connaissez pas tout.
- Écoutez les professeurs car ils ont plus l’habitude d’être écoutés que d’être contredits.
- Regardez votre public. Il vous sourira sans doute, si vous lui souriez. Il préfère que vous lui parliez à lui plutôt qu’à votre ordinateur.
- Pensez que les professeurs retourneront dans leurs classes et facilitez le transfert de ce que vous leur avez apporté ainsi que de ce que leur ont apporté les autres participants.