n° 188-189 (janvier 2004) de Français 2000

« FLU, français langue usuelle »


SOMMAIRE

Éditorial (Jacques Lefèbvre)
Dossier : français langue usuelle
Présentation (Roland Delronche)
Introduction (Luc Collès)
La prise en compte de textes fonctionnels dans une collection de manuels (Jean-François Cabillau)
L'apprentissage de la langue d'enseignement comme facteur 1 de réussite scolaire (Alain Braun)
L'écriture de commentaires de schémas : une opération de transcodage à enseigner (Monique Denyer)
Comment analyser et exploiter un texte fonctionnel (Luc Collès)
« Osons écrire en classe d'accueil » ou comment enseigner un texte
du quotidien en milieu multiculturel (Sonia Bonkowski)
La rédaction d'un travail de fin d'études (Michèle Lenoble-Pinson)
En guise de conclusion (Michèle Lenoble-Pinson)
L'invité du numéro
Entretien avec M. Pierre Hazette, ministre de l'Enseignement secondaire (Jacques Lefèbvre et Jean-Louis Dufays)
Au revoir, M. Doppagne (Robert Massart)
Variactualité
Une expérience d'enseignement en Pologne (Xavier Dessaucy)
Pour remettre les idées à l'endroit
Les belgicismes existent-ils encore ? (Henry Landroit)
Vous écrivez ?
Clara, la fillette libre des montagnes (Henry Landroit)
FLE
Rencontre avec des collègues étrangers (Hélène Abraham)
Note de lecture (Luc Collès)
Formation continue à l'UCL (Luc Collès)

Éditorial

La SBPF et l'équipe qui l'anime depuis le renouvellement du conseil d'administration, en décembre 2002, ont essayé de faire du bon travail. Après trois publications à caractère littéraire (Des mots et des images 1 et 2, et Simenon, l'enquête), voici un nouveau numéro que nous espérons particulièrement utile : il s'agit d'un numéro sur le FLU, ou français langue usuelle, c'est-à-dire cette langue qui se veut limpide et rend l'interlocuteur accueillant. Souvent regardée de haut sinon méprisée, parce que prompte à suivre les modes et la pente de la facilité, elle n'en permet pas moins de vivre au quotidien. N'est-elle pas un des principaux moyens d'intégration, une clé qui donne accès au travail, à la participation citoyenne et à la vie associative ? Elle doit donc être enseignée avec rigueur et conviction. Bien employée, elle dissipe souvent des malentendus. Maîtrisée, elle ouvre à l'information, celle qui passe par les médias comme par les formulaires administratifs.
Nous espérons vivement que ce numéro de Français 2000, où alternent réflexions théoriques et échanges de pratiques, accompagnera votre cheminement lorsque vous serez amené(e)s à faire analyser ou produire en classe des textes utilitaires. (...)

La prise en compte de textes fonctionnels dans une collection de manuels

Auteur de manuels, Jean-François Cabillau s'est intéressé à la prise en compte de textes fonctionnels dans une collection de manuels de français, d'autant que la version de 1999 des Socles de compétences met l'accent sur le fait que le français est la langue de référence de tout apprentissage, qu'il est un moyen d'épanouissement à la portée de tous.

L'apprentissage de la langue d'enseignement comme facteur de réussite scolaire

Pour Alain Braun, il faut favoriser l'accès au registre de la langue d'enseignement pour assurer la réussite scolaire du plus grand nombre. Or la spécificité du français scolaire par rapport à l'usage courant est grande.

Pour que l'élève se développe harmonieusement, il doit pouvoir interagir avec le monde qui l'entoure. Il doit pouvoir percevoir ce qui se passe autour de lui, y donner un sens, exprimer ce qu'il ressent et ce qu'il conçoit. Le langage est un des moyens de communication que l'enfant s'approprie petit à petit ; il l'acquiert intuitivement, « naturellement », pour l'apprendre ensuite à l'école dans sa globalité systématique et raisonnée.
Une bonne maîtrise langagière est une condition indispensable à la mise en place des apprentissages fondamentaux grâce auxquels l'enfant développera graduellement des comportements efficaces de lecteur et de scripteur. Cela lui permettra aussi d'organiser de mieux en mieux sa pensée ainsi que d'aiguiser son mode de réflexion, tout comme d'y intégrer les contenus enseignés/appris, véhiculés, pour la plupart, par un support verbal.
L'enfant qui a de grandes chances de prendre un bon départ à l'école est celui qui maîtrise convenablement la langue utilisée dans le cadre de la structure scolaire. Or, il arrive très souvent que cela ne soit pas le cas pour diverses raisons : enfants issus de l'immigration (primo-arrivants, deuxième génération, voire dans certains cas troisième génération) et belges, venant de milieux socio-économiques défavorisés ou plus largement d'un milieu pauvre en stimulations et soutiens. Déclarer l'école ouverte à tous et clamer l'égalité des chances n'a de sens que si, en vue de lutter contre l'échec scolaire et l'échec social, on favorise l'accès au registre de la langue d'enseignement.
L'école, dans toutes ses démarches d'enseignement/apprentissage, est pour une bonne part un lieu de communication. Que celle-ci touche les interactions entre apprenants, la transmission de messages entre élèves et enseignants, ou encore la consultation des manuels ou d'autres documents scolaires, le code reste commun et unique : la langue d'enseignement. Cette langue d'enseignement est une langue spécifique qui possède des caractéristiques propres. Toute personne qui s'intéresse un peu à la langue sait que celle-ci peut s'actualiser à différents niveaux : langue des médias, langue de la rue, langue administrative n'en sont que quelques exemples qui montrent combien celles-ci peuvent être éloignées et différentes en fonction des actants et des contextes. Le discours scolaire s'adresse à un élève-type, celui pour qui sont aussi préparés les programmes : aucun pédagogue ne l'a jamais rencontré. (...)

L'écriture de commentaires de schémas : une opération de transcodage à enseigner

Monique Denyer nous montre l'intérêt de savoir comprendre des schémas. Ceux-ci sont de différentes natures : narratifs, descriptifs, explicatifs… Ils ne se lisent donc pas tous de la même façon. En général, le schéma est l'outil du professeur (il intervient en début de leçon ou comme synthèse) ; jamais on ne le fait construire par l'élève.

L'auteur, à travers toute une série d'exemples de schémas, illustrations, figures, photos, dessins, etc., montre l'importance de l'apprentissage de la lecture, du décodage, de l'identification des différentes données, et les difficultés de l'écriture du commentaire de ces mêmes représentations. Elle conclut :

En définitive, l'opposition qui semble résumer les spécificités des représentations textuelles et schématiques est la suivante :
recours à un système linguistique fixé en code et obéissant à des règles de syntaxe et d'organisation séquentielle, répondant aussi bien à une fonction communicative que référentielle, pour le texte ;
recours à des tracés ou des figures souvent non codifiés, organisés selon la logique du référent et visant prioritairement une fonction référentielle, pour le schéma.

Les savoir-faire attendus d'un lecteur de schémas seront donc
l'identification de l'objet et de l'intention du schéma
l'identification du type de schéma
le choix du parcours de lecture
la sélection des informations pertinentes.

Les savoir-faire nécessaires au transcodage en texte porteront sur la séquentialisation au niveau de la phrase et du texte
la lexicalisation (mots courants et techniques, mais aussi prépositions et connecteurs, de successivité, de hiérarchisation, de comparaison)
non-modalisation.
La compréhension étant largement tributaire des connaissances encyclopédiques préalables, elle ressortit prioritairement de la discipline dont relève le schéma ; pourquoi ne pas l'assurer dans les cours propres à celle-ci ? La textualisation est une compétence langagière, qui devrait, quant à elle, être menée à bien au cours de français. Pourquoi dès lors ne pas confier la lecture aux professeurs de « sciences », l'écriture aux professeurs de français, chacun restant dans son local et son domaine, mais les élèves rendant compte de leur compréhension scientifique au professeur de français et de la fidélité et de la lisibilité du texte rédigé au professeur de « sciences » ? Est-ce rêver ?

Comment analyser et exploiter un texte fonctionnel

Luc Collès propose une méthodologie pour tirer parti d'un texte fonctionnel. Le travail se fait en deux temps. L'analyse prépédagogique met en évidence toutes les virtualités du document. L'analyse pédagogique convertit celle-ci en démarche de classe. À une analyse prépédagogique peuvent donc correspondre plusieurs fiches pédagogiques. L'application concerne ici une classe de FLE, mais pourrait être transposée en FLM.
L'article est basé sur deux documents authentiques, reproduits dans la revue : l'un émane de la Croix-Rouge (« Risques d'intoxication »), l'autre est une publicité pour la Polo ; l'auteur les analyse minutieusement.

« Osons écrire en classe d'accueil », ou comment enseigner un texte du quotidien en milieu multiculturel

Sonia Bonkowski souligne l'intérêt d'un parcours d'écriture centré sur les écrits du quotidien. Il faut oser écrire avec les élèves, dès la classe d'accueil, écrire collectivement en passant par l'oral, en usant des jeux de rôles, et surtout en veillant à bien baliser la situation de communication et, ce qui n'est pas moins important, en faisant voir aux élèves que leur travail servira à quelque chose.

Le parcours d'écriture décrit ici est le résultat d'un travail d'équipe réalisé et expérimenté par des enseignantes de diverses écoles lors d'une formation Icafoc dont Jean-Luc Vanschepdael et moi-même étions les formateurs. L'objectif du parcours est de proposer à des élèves d'accueil, pour la plupart issus de l'immigration, d'écrire une lettre afin d'inviter leurs familles à une exposition réalisée en classe. Texte empreint de codes sociaux bien marqués et de règles bien précises liées au genre, texte qui, sous ses aspects relativement simples, fut un réel défi tant pour les enseignantes participant à la formation que pour leurs élèves qui rédigèrent l'invitation.

Pourquoi écrire est-il un défi en classe d'accueil ?

Faire rédiger des textes même courts à des enfants de classe d'accueil, fragilisés du point de vue de l'écrit comme de la lecture, relève de la gageure. Le défi est d'autant plus grand lorsqu'il s'agit d'enseigner le français à des élèves dont ce n'est pas la langue maternelle. Souvent meurtris par l'échec vécu dans le fondamental, affectivement traumatisés, ces enfants relégués dans une classe « spéciale » vivent souvent l'école et ses tâches sur le mode du refus ou de l'échec. Mais là ne réside, toutefois, pas la plus grande difficulté ! L'obstacle principal est la croyance qu'il faut un certain ordre dans les apprentissages, à savoir, d'abord et avant tout installer les « fameuses bases ». Celles-ci décortiquent la langue en mots et en phrases régis par des règles de grammaire et d'orthographe. L'abord du texte dans sa globalité n'est prévu dans le meilleur des cas qu'en fin de processus. On propose ainsi aux élèves, hélas trop souvent, comme seuls exercices écrits, des phrases décontextualisées, simplistes et désuètes. L'apprentissage de l'écrit envisagé sous le seul angle du drill n'installe alors chez le jeune apprenant qu'un réflexe mimétique de surface. L'acte d'écriture lui reste dès lors extérieur et totalement dépourvu de plaisir et de sens ! On comprend que face à ce « stretching » orthographique et grammatical, les moins doués baissent les bras, humiliés et persuadés qu'ils seront à jamais vaincus par les mots.
C'est cette croyance que les enseignantes ont dû surmonter pour s'engager dans l'aventure de ce parcours d'écriture. C'est un travail d'écriture et de réécritures qu'elles ont accepté de mettre en place ; c'est un véritable accompagnement qu'elles ont proposé à leurs jeunes « écrivants » ! Car on devine d'emblée qu'apprendre à des jeunes enfants à écrire, c'est accompagner par de multiples corrections leurs réécritures diverses : hypothèses orthographiques à confronter, à soupeser et à interpréter comme je vais tenter de l'expliciter plus avant.

Un parcours en diverses étapes

Le parcours se présente sous la forme d'un enchaînement de séquences d'apprentissages utiles et signifiantes les unes par rapport aux autres, toutes œuvrant à l'accomplissement du texte final. Ce chantier d'écriture, comme dirait Josette Jolibert (voir Former des enfants producteurs de textes, Hachette-Éducation, coll. « Pédagogie pratique à l'école ») dont la démarche nous a fort inspirés, est découpé en cinq grandes étapes :
1re étape : la prise en compte des représentations des élèves face à l'écrit
2e étape : la mise sur pied d'un projet de classe
3e étape : la rédaction d'une lettre d'invitation individuelle
4e étape : la rédaction d'une lettre collective et d'un carton d'invitation
5e étape : le retour aux représentations de départ
Ces diverses étapes sont toutes structurées sur le même mode : une phase de production, une d'analyse et enfin une phase de réinvestissement qui amorce l'étape suivante et permet au parcours de se construire de manière spiralaire.

(la suite dans la revue)

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