Présentation du dernier numéro de Français 2000, mars-avril 2010, n° 224

La langue française en fête



LLFF
Dessin offert par Philippe Geluck

SOMMAIRE


Avant-propos (Nathalie Marchal) 

Éditorial (Jacques Lefèbvre) 

Voguer la galère (Marie-Henriette Noterdaeme) 

« Mots en archipels » (Viviane Youx) 

Poème (Juliette K et Montain Witters) 

La brique ou le pavé, ou décoder les identitèmes (Robert Massart) 

Jouer avec la langue. Activités basées sur des poèmes de Norge (Ewa Kalinowska)

Les mots d’où ? (M.-H. Noterdaeme) 

Petits poèmes de voyages fantastiques (Véronique Pfeiffer-Ryter) 

Ces grilles qui libèrent (Jacques Lefèbvre) 

Le mot lancé (Éric De Staercke)

La prose, hop ! au pas ! (Yves Renaud) 

« L’atelier d’écriture », nouvelle (Dominique Dupriez) 

Quand l’étymologie nous mène sur des chemins divers (Marie-Bernadette Mars et Bénédicte Baudhuin)

Avoir le goût des mots, donner le goût des mots ? (Hélène Abraham) 

Des mots pour mieux dire, agir et réagir (Danièle Geffroy- Konštacký) 

Le parfum d’une langue (Najat Salibi Tawil) 

Postface (Jean-Marie Klinkenberg) 

Vous pouvez télécharger ici le cahier central de 16 pages de notre revue : "Pour jouer avec la langue" (dix jeux pour tous).

AVANT-PROPOS

Une fête de la langue française, une fête des mots, une fête de tous les usagers que nous sommes, voilà ce que proposent, depuis 1995, chaque année au printemps, le Service de la langue française et le Conseil de la langue française et de la politique linguistique. Pour faire la fête, rangeons grammaires et dictionnaires. Un zeste de créativité, un soupçon d’imagination, une once d’audace feront l’affaire !
« La langue française en fête », c’est la fête d’une langue plaisir, d’une langue déculpabilisante, d’une langue vivante, chantante et poétique, grande langue de communication, riche de ses couleurs dans l’espace francophone et capable de dire la modernité. Et c’est nous qui en sommes les géniaux créateurs ! Au quotidien, au gré de nos besoins, c’est nous qui la façonnons et la réinventons pour désigner les réalités de notre monde en constante évolution. En bref, « La langue française en fête » place l’usager devant la langue, car c’est lui qui détient le secret de sa vitalité et de sa jeunesse !
Comment en effet s’approprier sa langue et prendre confiance dans ses ressources expressives si l’on est sans cesse gourmandé ? Si l’apprentissage nous oppose à notre langue comme à un sanctuaire ? Si on nous évalue sans cesse par rapport à nos « fautes » ? Avec son temple de règles et d’exceptions, le français exige pour être maitrisé de très longues heures de grammaire, de syntaxe et d’orthographe. Très vite, l’enfant perd le contact positif qu’il entretenait tout petit avec sa langue « maternelle », sa langue affective. Plus grave : il n'associe la langue qu'à des contraintes et des sanctions et, intimidé par la censure constante qui le menace, il n’ose plus ni parler ni écrire. Pour se réapproprier la langue, sa langue, des espaces ré-créatifs peuvent lui être proposés. C’est l’objectif de « La langue française en fête ». Une fois le gout et le plaisir retrouvés, les conditions optimales sont réunies pour une acquisition de la langue en
profondeur.
« La langue française en fête » encadre traditionnellement le 20 mars, Journée internationale de la francophonie. Pour cette édition qui se déroulera du 13 au 21 mars 2010, la Suisse, le Québec, la France, la Belgique et l’Organisation internationale de la Francophonie se sont concertés pour faire vivre la semaine de la langue française sur le thème commun du mouvement. En Belgique francophone, ce thème a inspiré nos « Villes des mots », anciennes et nouvelle, qui le déclinent sous le slogan « Les mots défilent ». Et dans ce contexte, la ville de Marche (quoi de plus normal !) a été désignée comme « Ville des mots » 2010 ! Tout sera prétexte à suspendre, à afficher, à donner vie aux mots ! Cette année, au programme, vous l’aurez compris : les mots défileront, les mots des fils se mélangeront à la matière pour créer des décors, ou se laisseront porter au fil d'une histoire. Tout est là : www.lalanguefrancaiseenfete.be
Dix mots ont été sélectionnés par les pays de la francophonie pour faire la fête. Et comme qui ne « dix mots » consent, offrez à votre esprit une variante, sans mobile précis, pour le pur plaisir, laissez votre créativité tourbillonner, vos idées fuser, en un gai remue-méninge, dans un doux crescendo, et hop, vous verrez, héliotropes avides de projecteurs et navetteurs insatiables, les mots vont défiler ! Pour vous aider, des filons, quelques pistes, une marche à suivre…
Vous la trouverez dans ce numéro spécial concocté par une belle brochette de personnalités. Elles se sont coupées en quatre pour que la fête pénètre dans vos classes. Laissons-nous porter par leur amour des mots…
Et que la fête commence !
Nathalie Marchal
Directrice f.f., Service de la langue française
de la Communauté française


La brique ou le pavé,
ou décoder les identitèmes


En français standard, un pavé, c’est un gros livre : un étudiant suisse ou français se lamentera : « J’ai un pavé de 850 pages à lire pour l’examen de philo dans dix jours ! », alors que, dans la même situation pénible, l’étudiant belge, lui, dira plus couramment « une brique de 850 pages ». Nous savons, par ailleurs, que les Belges ont tous « une brique dans le ventre », sans doute parce qu’ils rêvent généralement de construire leur propre maison. Or, avoir une brique dans le ventre, ce n’est pas du tout la même chose qu’avoir un pavé sur l’estomac, une expression qui relève bien, elle, du français standard. Mais pourquoi cette prédilection « nationale » pour les briques, qu’il
s’agisse du matériau de construction ou de l’emploi lexical ? Aujourd’hui, pour laver son linge, on le fait, en français standard, au
moyen d’une machine à laver, ce que l’on appelle aussi quelquefois, surtout dans le langage publicitaire, un lave-linge. En Belgique, pas mal de gens parlent également d’une lessiveuse, et, les Québécois, d’une laveuse. Les Belges dégustent leur potage dans une assiette profonde, alors que les Français le font dans une assiette creuse. Pourquoi ? L’assiette belge contiendrait-elle plus de cervelle que la française ? Enfin, le pain, pourquoi est-il tranché en France et simplement coupé en Belgique ?
Ce sont là des questions que l’on se pose rarement, et pourtant les francophones qui en fréquentent d’autres ou qui voyagent dans d’autres
pays de langue française ne manquent pas de buter régulièrement sur ces petites différences.
À l’heure actuelle, et depuis une vingtaine d’années au moins, l’attitude à l’égard des particularismes lexicaux du français a beaucoup évolué. Au Québec, en Belgique, en Suisse, en France même, les régionalismes, les belgicismes, les helvétismes, les québécismes, ont cessé d’être perçus comme des fautes de langue, bien au contraire, on en parle désormais comme d’un patrimoine linguistique commun, voire comme d’un enrichissement du vocabulaire : il est vrai que le Belge qui connait à la fois le mot tapis-plain et le terme moquette possède un synonyme dont est privé le Parisien, par exemple, et le Québécois qui utilise le verbe magasiner a une sorte d’avantage sur les francophones d’Europe qui ne connaissent que le navrant anglicisme faire son shopping.
Robert Massart

(Voir la suite dans notre revue page 8)

Jouer avec la langue.
Activités basées sur des poèmes de Norge

Georges Mogin, plus connu comme Norge, était habité par une passion sensuelle du langage. Les titres des recueils témoignent d’une attitude très particulière de l’auteur qui affirmait que « la poésie se mange » : La Langue verte, Charabias et Verdures, Le Gros Gibier, Les Oignons, Les oignons sont en fleurs. Le ton, tour à tour humoristique et ironique, la forme – répétitions, refrains, le vocabulaire, confinant parfois à une énumération savante (ou soi-disant savante), les allitérations et assonances, les rimes – tous les éléments expriment la jubilation et le plaisir de l’auteur. Ce plaisir est contagieux, inévitablement contagieux...

1. Propositions à base de Totaux :

                                                                Ton temps têtu te tatoue.
                                                                T’as-ti tout tu de tes doutes ?
                                                                T’as-ti tout dû de tes dettes ?
                                                                T’as-ti tout dit de tes dates ?
                                                                T’a-t-on tant ôté ta teinte ?
                                                                T’a-t-on donc dompté ton ton ?
                                                                T’as-ti tâté tout téton ?
                                                                T’as-ti tenté tout tutu ?
                                                                T’es-ti tant ? T’es-ti titan ?
                                                                T’es-ti toi dans tes totaux ?
                                                                Tatata, tu tus ton tout.

• La seule vue et l’essai de lecture font sourire les apprenants. Les plus courageux peuvent organiser un concours de lecture rapide.
• Lecture à 2 voix : les élèves lisent les phrases du texte comme s’il s’agissait d’un dialogue (qui ne se compose pratiquement que de
questions), à tour de rôle, en dramatisant le plus possible (gestuelle, expressivité et modulation de la voix).
• Lecture à 2 voix : un élève lit les phrases/questions du texte, unautre « répond » (les réponses peuvent être préparées avant – en
petits groupes, ou – si élèves actifs et motivés – improvisées) :
- Ton temps têtu te tatoue. - Qu’est-ce que tu dis ? que veux-tu dire par là ?
- T’as-ti tout tu de tes doutes ? - Mais si, je dois raconter tout à tout le monde ?
- T’as-ti tout dû de tes dettes ? - Cela te regarde ?
- T’as-ti tout dit de tes dates ? - Non, cela va venir encore ! (...)
Ewa Kalinowska

(Voir la suite dans notre revue, page 11)

Le mot lancé

Projet de jeu-exercice à l’usage des jeunes et des moins jeunes désireux de s’exprimer en français à toute heure et sans limite
dans le cadre de la langue française en fête : le mot lancé Nombre de participants : illimité, de préférence un maximum de quinze.
Matériel nécessaire : rien si ce n’est un bras.
Espace nécessaire : une classe ou une pièce où une quinzaine de personnes peuvent se tenir en cercle.
Durée : illimitée ou à déterminer suivant la concentration du groupe. Au fil des séances, le jeu durera plus longtemps, les participants prenant confiance ; donc pas de panique si la première fois il ne dure que 10 minutes. L’idéal est de le pratiquer tous les jours.
But de l’exercice : oser ouvrir la bouche et jongler avec les mots.
Présentation : le jeu consiste à associer des mots soit par le son soit par le sens. Il ne nécessite aucun bagage particulier et s’adresse à tous. Le but : oser prendre la parole, étoffer son vocabulaire, écouter les autres. Aucune compétition, chacun peut y participer suivant son niveau, mais l’exercice n’aboutit vraiment que si la concentration du groupe est optimum.

Déroulement
Tous les participants sont en cercle et balancent un bras ensemble, ni trop vite, ni trop lentement, du bas vers le haut à hauteur du visage.
À tour de rôle, chaque participant va dire un mot. Le jeu se déroule en deux parties – association par le sens et association par le son –, deux parties dont l’ordre sera décidé par le meneur de jeu selon ses priorités et les capacités du groupe...

Éric De Staercke
(Voir la suite dans notre revue, page 18)

POSTFACE

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Ah, si j’eusse étudié le français, au temps de ma jeunesse (point si folle que cela), dans un manuel comme l’est ce numéro de Français 2000 ! Certes, je n’eusse guère plus de maison, et ma couche n’eût point été pour la cause plus molle. Mais – quoi ? – j’eusse peut-être moins pâli sur les tableaux de conjugaison, je me fusse moins escrimé sur les analyses, les unes grammaticales (mais qui me semblaient surtout logiques), les autres logiques (mais qui ne me semblaient pas moins grammaticales que les autres), et j’eusse moins souffert à mémoriser des listes d’exceptions. Et mon esprit n’eût pas autant eu besoin de fuir l’école.
L’enfant pas trop mauvais que j’étais n’aurait pas dû attendre tant d’années pour pouvoir étancher sa soif de langage avec tout ce qu’on lui offrit par la suite, et qu’il désirait sans le connaitre. Il aurait pu plus tôt profiter de tout ce qui lui fut délice par la suite : comprendre l’histoire et le destin des mots ; les prendre dans ses mains et voir comme ils sont faits ; partir, grâce à eux, dans des voyages intérieurs qui allaient lui ouvrir les portes du monde ; en faire de généreux pourvoyeurs d’imaginaire. Il aurait compris plus rapidement que les mots renvoyaient à une grammaire culturelle et sociale du monde. Il se serait plus ouvertement octroyé la liberté de se livrer, sans craindre de mal faire, à la
lecture des dictionnaires, activité dont il faut avouer qu’elle ne va jamais sans un zeste de perversité. Il n’aurait pas dû patienter aussi longtemps avant d’explorer le pays d’où viennent les mots et de savoir qui les fabrique. Il aurait profité plus tôt de la liberté d’être lui-même un de ces ouvriers. Il aurait éprouvé qu’avec le verbe, on changeait les choses et les gens, et qu’il donnait donc un pouvoir phénoménal. Tout cela, il pouvait le deviner confusément. Mais il dut attendre longtemps, très longtemps, pour que l’école le rattrape sur ce chemin.
Je suis donc un peu jaloux des écoliers d’aujourd’hui qui vont, demain, se voir proposer toutes les activités décrites dans ce numéro spécial « La langue française en fête », en même temps que je suis admiratif – et pas un peu – devant l’ingéniosité, et parfois la virtuosité de ceux qui ont pris en charge leur confection. Toutes ces animations, tous ces jeux, feront appel à la créativité et à l’inventivité des élèves. Beaucoup contribueront à une dédramatisation de l’analyse des faits langagiers. Bien mieux : un certain nombre d’entre eux les amèneront aussi à déconstruire la machine, et donc à mieux comprendre ce qui est leur principal outil de communication, d’intellection et d’identification. Que ces exercices apportent à ceux qui les mettront en oeuvre joie, complicité, intelligence !
Liberté aussi. Car un danger guette. Que la fête de la langue, qui revient chaque année avec le printemps, soit comme le carnaval, avec lequel elle voisine souvent dans le calendrier. De même que le carnaval est la principale soupape qui permet à des sociétés aliénées et aliénantes de fonctionner à l’année longue, la fête de la langue pourrait être cet exutoire, qui met quelques jours – mais quelques jours seulement – à l’abri des violences symboliques que le citoyen subit souvent à travers sa langue. Il ne faudrait pas que les masques, les faux
nez et les cotillons soient une aimable caution aux resserrages de vis. La fête de la langue, fût-elle maternelle, ne doit pas être comme la fête des mères : un jour de réjouissance, pour 364 jours d’esclavage (en pensant à ce danger, à peu que le coeur ne me fend). Puissent donc, au total, les activités proposées par ce numéro de Français 2000 servir ce qui est l’objectif ultime de cette fête, et qu’il importe de ne pas perdre de vue : que le citoyen se réapproprie sa langue, qui est à son service ; qu’elle soit l’instrument de sa libération, de sa réalisation et de sa réflexion.
Jean-Marie Klinkenberg
de l’Académie royale de Belgique
Président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique

Compléments aux contributions imprimées

Nous avons rassemblé ici les éléments dont nous avons dû délester certains articles dans la revue papier, Français 2000 n° 224, mars-avril 2010 :

Viviane Youx, « Mots en archipels »

Robert Massart, « La brique ou le pavé, décoder les identitèmes »

Ewa Kalinowska, « Jouer avec la langue. Activités basées sur quelques poèmes de Norge »

Jacques Lefèbvre, « Ces grilles qui libèrent »


Yves Renaud, « La prose, hop ! au pas ! »

Quelques contributions complémentaires qui n’ont pas trouvé place dans la revue papier :

Trousse pédagogique : Jouons avec les habitants du village de La Phrase par Anabelle Jacques

Mouvement, mouvement, quand tu nous tiens… Propositions d’exercices par Hélène Abraham

Compte rendu de lecture par Robert Massart :Claude HAGÈGE, Plon / Odile Jacob, 2009, 732 pages, dessins d’Alain Bouldouyre


Une bibliographie

Liste des collaborateurs de ce  numéro