Français 2000, n° 190-191 - avril 2004

Entrer dans la lecture


SOMMAIRE
Hommage à Émile Counet (R. Delronche)
Éditorial (J. Lefèbvre)
  Dossier : Entrer dans la lecture
Introduction (J. Lefèbvre et R. Massart)
Les cercles de lecture (S. Terwagne)
Lire pour comprendre et agir (F. Houdart)
Activités de structuration et activités fonctionnelles, même combat ?
(J.-M. Braibant et F.-M. Gerard)
Manières de lire, manières de réécrire (C. Dupuy et D. Bucheton)
Réflexions didactiques sur la compréhension en lecture (J.-L. Dumortier)
Deux livres sur la lecture, un essai et un roman (A. M. Abraham)
  L'invité du numéro
Entretien avec A.-M. Beckers (M. Ducheny et R. Massart)
  Variactualité
Le Haut Mal de Georges Simenon (C. Papageorgiadis)
  Vous écrivez ?
Poème (Ph. Leuckx)
  Pour remettre les idées à l'endroit
Jouer avec la langue, c'est sérieux (H. Landroit)
  Comptes rendus de livres
(A. M. Abraham, M. Ducheny, M. Lenoble-Pinson, R. Massart)
  FLE
La lecture méthodique (G. Sawadogo)
Illustration de couverture : Fons sapientiae, Leuven (cliché M. Ducheny)

Dossier : entrer dans la lecture

Introduction

L'enquête PISA amène à s'interroger sur l'efficacité des méthodes qui apprennent à lire. C'est une question préoccupante pour nous. De la première année de l'enseignement fondamental jusqu'à la seconde licence en langues et littératures romanes, nous accompagnons les élèves et les étudiants dans l'apprentissage de cette démarche intellectuelle complexe qu'est la lecture. Notre tâche est d'autant plus délicate, aujourd'hui, que le texte et son rapport à l'environnement ont changé. Ce qui apparaît sur un écran d'ordinateur et a fortiori sur celui d'un téléphone portable, n'est pas ce qu'on lit dans un journal, une revue ou un livre. Ce qui se lit entre en concurrence ou en synergie constantes avec ce qui se voit et s'entend.
Alors, dans l'enseignement primaire, comment lire, comment faire lire ? Seul ou en groupe ? Voilà deux approches bien différentes et toutes deux intéressantes. Peut-on lire sans écrire ? Ne réécrivons-nous pas le texte pour en construire le sens ? Car lire, ce n'est pas que décoder, ni même comprendre, c'est aussi interpréter, se donner du plaisir, s'évader.
La pratique des cercles de lecture reposant sur un « modèle trans-actionnel » montre qu'appréhender un texte, c'est éveiller en soi un parent normatif, un enfant rêveur, un adulte qui fait la part de la logique, de l'imagination, de l'intuition, de l'intérêt et du plaisir. Le bon lecteur, conscient de cela, gère les relations entre ces trois instances. Il s'autorise à être subjectif sans verser dans le délire. Il respecte le principe de plaisir et celui de réalité. Il aborde le texte de manière créative, surtout si ce texte est ouvert. Mais, vu les ambiguïtés de la langue, quel écrit ne l'est pas ?
Les activités de lecture, par leur complexité et leur intérêt souvent immédiat ou pratique, s'intègrent à l'enseignement par compétences, en associant techniques et connaissances : techniques de décodage ou de confirmation d'hypothèse, par exemple ; savoirs lexicaux, grammaticaux, ou littéraires. Nombreux sont les textes que nous sommes amenés à aborder parce qu'ils fournissent des informations ou expliquent des procédures nous aidant à résoudre des problèmes. Par ailleurs, ce qui a été lu se prête à être résumé, commenté, discuté. Et nous voilà repartis vers d'autres compétences.
Un des problèmes-clés de la lecture est le choix des textes. Les programmes laissant une part de liberté, qui décide ? Les élèves qui font la moue si l'on puise dans un répertoire classique un peu poussiéreux ? L'enseignant tenté de céder à ses goûts personnels ou de reprendre des œuvres dont il possède une bonne analyse ? Le livre lui-même qui semble s'imposer par sa valeur littéraire ou son actualité ? L'auteur invité en classe pour présenter son dernier-né ? Mais le livre s'achète presque toujours avec l'argent des parents et dépend de leurs priorités budgétaires. Le bouquin du gosse ou le bac de bière ? On parle beaucoup, en ce moment, du droit des lecteurs, y compris du droit des élèves, à lire ou ne pas lire, à aimer ou ne pas aimer tel ouvrage. Mais ce droit s'assortit d'un devoir de justification argumentée. On l'oublie parfois.
Voilà quelques raisons de consacrer un numéro de Français 2000 à la lecture. Vous ai-je donné envie de le lire ? Je l'espère. Je souhaite, en tout cas, que les articles ici repris suscitent votre intérêt et, pourquoi pas, vous procurent du plaisir.

Jacques Lefèbvre, président

Lire pour comprendre et agir

Françoise Houdart vit dans le Borinage. Pendant de nombreuses années, elle a enseigné l'allemand à de futurs « régents » en langues germaniques. Cette fréquentation des jeunes et sa formation de professeur lui ont donné l'envie aussi de parler de son métier d'écrivaine pour raviver le gout de lire ou l'éveiller chez ceux pour qui le livre est un objet étrange ou inquiétant. Elle a déjà publié plusieurs romans aux Éditions Luce Wilquin. Camino, Quatre variations sur une fugue, Femme entre quatre yeux, Née Pélagie D..., notamment, ont connu un réel succès grâce à une écriture pleine de poésie qui raconte en demi-teinte le destin d'êtres sensibles et souvent torturés.

Je participe à cette journée d'étude du 22 novembre 2003 - « Entrer dans la lecture. Lire pour comprendre et agir » - en ma qualité d'« écrivante » (j'éprouve toujours une certaine pudeur à m'autoqualifier d'écrivain[e] ou même « femme de lettres » !), engagée depuis l'année 1997 dans un Projet-Lecture mis en place dans l'Enseignement provincial de la Province de Hainaut depuis 1996.

C'est Charles Péguy, je pense, qui écrivait à propos de la lecture qu'elle est « l'opération commune du lisant et du lu ». On est ici dans l'acte d'appropriation de l'écrit (le lu) par le lecteur (le lisant). S'approprier, faire sien. Comprendre, prendre sur soi, avec soi. Voilà deux pôles essentiels entre lesquels l'acte de lire va se jouer, à double sens. Le lecteur se nourrit du texte autant que le texte s'éclaire de sens et de résonances par la lecture. Lire est donc chose sérieuse. Lire requiert de l'énergie physique et mentale. Et du temps. Et peut-être un lieu, un confort ou l'inverse. Un environnement... Lire n'est jamais quelque chose d'anodin, même s'il arrive souvent qu'on ne lui réserve que les « espaces-soldes » dans la topographie d'une journée ordinaire. Lire mobilise les ressources de la langue et en révèle par conséquent l'opulence ou la maigreur. Pas moins anodins non plus le choix du livre, la façon de lire, le fait de marquer une page au crayon ou de la corner, de ne pas retenir le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage ou l'endroit où on l'a déposé avant de répondre au téléphone.
Pour toutes (ou certaines de) ces raisons, lire, c'est évident, devient très vite, pour beaucoup de ces jeunes que je rencontre dans les classes qui adhèrent au Projet-Lecture Charles Bertin de la Province de Hainaut, un exercice de concentration et de déchiffrage (voire de décryptage) qu'ils ne peuvent soutenir et pour lequel rares sont ceux qui envisagent de lui consacrer de la place et du temps.
Face à ces jeunes pour qui lire est un labeur qu'ils ne peuvent légitimer, mon attitude est sans détours : oui, lire demande des efforts, même parfois aux plus passionnés. Avant d'être lecteur, il faut faire un « apprentissage ». « Qu'est-ce qu'on gagne à ça ? », m'a-t-on souvent demandé. Il faut alors que je donne à ma réponse - « le plaisir » - le plus large sens possible. Que je rappelle, avec simplicité, que tout effort élève l'homme ; d'abord à ses propres yeux. Que « savoir lire » est une garantie de liberté. Je rappelle qu'il suffit parfois d'un seul livre pour changer le destin des hommes.
S'inscrivant dans cette réflexion, le Projet-Lecture Charles Bertin a pour objectif principal de faire de la lecture un projet de vie ; de vie meilleure parce qu'enrichie. En effet, n'est-ce pas le rôle de l'école démocratique de doter chaque enfant, chaque jeune, de l'outil principal d'accès à son patrimoine culturel, historique et social ? Comprendre le monde actuel, d'où il vient, où il va. Se situer en ce monde. Lire pour comprendre. Se comprendre. Agir en citoyen informé. Lire pour agir.
Les écrivains (Gérard Adam, Michel Joiret, Evelyne Wilwerth, Jean-Luc Wauthier, Colette Nys, Michel Voiturier, Françoise Pirart, Anne-Michèle Hamesse, Annie Préaux, Patrick Virelles et moi-même) engagés dans ce projet réagissent à leur façon, selon des thématiques différentes chaque année, par le biais d'ateliers/chantiers d'écriture, de rencontres informelles, d'activités d'invitation à la lecture d'un livre ou autres animations à partir d'une nouvelle ou d'un chapitre bien précis.
Ce sont les classes qui sollicitent la rencontre avec un(e) écrivain(e) en fonction d'un projet de classe. Les rencontres avec les écrivains sont intégrées au projet du professeur. Il est courant qu'un écrivain rencontre « sa » classe deux ou trois fois au cours de l'année scolaire. Souvent, une sorte de « fidélisation » s'installe, dans le prolongement d'une relation, l'année scolaire suivante.
Lire devient alors un chemin de découvertes et d'étonnements. Lire, écouter une lecture, lire en duo avec l'auteur, lire tout seul, à haute voix pour les autres. Jouer avec et sur les textes. Marcher dans les pas d'un personnage sur les lieux du roman. Écrire une autre fin. Partager. Garder pour soi. Et encore, entrer et redécouvrir la bibliothèque, acheter un livre avec son argent de poche, échanger. Retrouver (ou trouver) enfin la saveur des mots (le savoir) en leurs jeux d'alliance ; percevoir le pouvoir que donne la maîtrise de l'outil d'expression des sentiments et de la pensée.
Voilà en quelques mots l'essentiel du Projet, en quelque thématique qu'il se place. Lecture et compagnonnage ; engagement et citoyenneté ; le voyage, l'exotisme, la découverte du monde et de soi ; le fantastique ; je n'aime pas le romantisme..., tels furent les grands thèmes des dernières années. Cette année, nous visitons les lieux d'écriture. Il y a fort à parier que nous allons beaucoup voyager.

Françoise Houdart

Présentations d'ouvrages

Deux ouvrages sur la lecture :

Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud, 1998 (« Babel » et « J'ai lu », 2000)

Alice Ferney, Grâce et dénuement, Actes Sud, 1997 (« Babel », 2000)

Ouvrages hors dossier :

Georges Simenon, Le Haut Mal, Fayard (1933)

L'Album illustré de 'L'Œuvre au noir' de Marguerite Yourcenar, édité sous la direction d'Alexandre Terneuil, La Renaissance du livre-CIDMY, coll. « Références », 2003

Micheline Sommant, Dictionnaire des mots et des idées et Dictionnaire des locutions et des expressions, Pocket, coll. « Les guides Pocket classiques », n° 6261 et n° 6272, 2003

Aventures et voyages au pays de la Romane [Hommage au professeur Pierre Massart], publié sous la direction de J. Carion, G. Jacques et J.-L. Tilleuil, Cortil-Wodon, EME, 2002

Images, imaginaires du féminin [Actes du colloque « Femmes d'images, images de femmes », Mouscron, 5-11 décembre 1998, UCL-GRIT], publié sous la direction de J.-L. Tilleuil, Cortil-Wodon, EME, 2003.