Français 2000, n° 218-219, avril 2009, 96  p.

« De la grammaire aux mots»

Depuis quelque temps, nous avons pris l'habitude de placer sur notre site non seulement des extraits des articles de notre revue mais également les nombreuses notes de bas de page et les bibliographies.

SOMMAIRE

Éditorial 
La Russie volant au secours du passé simple (Jacques Lefèbvre)

Dossier : De la grammaire aux mots
Avant-propos : En quelques mots… (Robert Massart) 
L’enseignement des savoirs langagiers (Jean-Louis Dumortier) 
L’amour des mots ouvre-t-il des perspectives didactiques ? (Laurence Rosier)
Haro sur l’anglo-américain ? (Robert Massart) 
Faites vos mots-valises ! (Bernard Uhoda)
« Enseigne-t-on une langue morte ? » (Jean-Marc Cuvelier)
Les vertus de la dictée (Mutien-Omer Houziaux) 
FLE : Le français au bout du fil (Hugues Sheeren) 
Des mots de gens de terrain (Hélène Abraham et Robert Massart) 
Propositions d’exercices (Id.) 
L’invitée du numéro 
(Michèle Lenoble-Pinson répond à Robert Massart)

Recensions et notes de lecture 
(Bernard Delcord, Jacques lefèbvre, Luc Collès)

Information 
La Médiathèque à la croisée des chemins (Daniel Legrant,Pierre Hemptinne et Bruno Hilgers)

Pour remettre les idées à l’endroit... 
Cinematek et Kompagnie (Henry Landroit)

Vous écrivez ? 
Poisson-lyre (Bernard Uhoda)

Dossier - De la grammaire aux mots

Avant-propos

En quelques mots…

Après un numéro sur la grammaire et avant un autre sur l’orthographe, Français 2000 consacre cette fois son dossier thématique aux mots.

Le grand public a tendance à croire que l’apprentissage d’une langue se fonde essentiellement sur l’acquisition de son lexique. C’est beaucoup moins évident que ça. L’appropriation d’une langue, soit-elle étrangère ou maternelle, commence normalement par l’intégration de ses structures syntaxiques. Savoir des centaines ou des milliers de mots sans être capable de les ordonner selon les règles de la langue cible reviendrait à bafouiller n’importe quoi, à produire ce que Ghelderode appelait « une bouillie linguistique », un édifice sans charpente.

La grammaire et son corollaire presque obligé, l’orthographe, retiennent dès lors presque toujours la plus grande attention du professeur de français. Ceci dit, nous savons que l’une des tâches majeures de l’école consiste à améliorer les moyens d’expression de l’élève, à l’écrit comme à l’oral ; or, cette amélioration ne saurait se concevoir sans l’enrichissement et le perfectionnement du lexique.

Les professeurs de français – comme leurs collègues d’autres disciplines, d’ailleurs – déplorent que les élèves « manquent de mots » pour exprimer correctement et adéquatement leur pensée, que leur vocabulaire est pauvre, imprécis, approximatif, que des termes un tant soit peu recherchés sont ignorés ou mal compris, mais qu’en revanche, certains anglicismes sont quelquefois mieux connus que leurs équivalents français, comme sold out pour à bureaux fermés ou complet, et all in pour tout compris, en guise d’exemples.

Des questions se posent réellement dans le domaine de l’enseignement du lexique, peut-être parce que les professeurs, déjà au niveau de l’école fondamentale, n’ont pas toujours reçu de formation suffisante en la matière. Je ne peux pas m’empêcher de reproduire ici quelques courts extraits de l’article qui ouvrait le numéro de Français 2000 « Enseigner le vocabulaire », en 1979 :

L’apprentissage du lexique ne cesse de préoccuper les maîtres de tous les niveaux (...). L’indécision des enseignants dans ce domaine clé tient sans nul doute à la place ambiguë du lexique dans les études linguistiques (...). Rien d’étonnant si instituteurs et professeurs éprouvent parfois des difficultés à mettre au point une méthodologie cohérente...

Notre collègue Maurice Lapôtre écrivait cela il y a trente ans. Voilà bien la preuve que l’enseignement est un peu l’art de la répétition et, plus sérieusement, que nous avons raison, à l’ABPF, de remettre régulièrement sur le métier le débat sur la didactique du vocabulaire.

Dans le dossier thématique de ce numéro, le lecteur trouvera un choix très varié de contributions scientifiques, théoriques et pratiques. Nos collègues des universités de Liège ou de Bruxelles, par exemple, se sont interrogés sur les passions que peuvent déclencher les mots ou la norme lexicale chez les amoureux de la langue, ou bien se sont intéressés au développement des compétences de communication par les savoirs langagiers. D’autres collègues, formateurs de formateurs, ont examiné certaines questions plus concrètes telles que la création lexicale par le biais d’activités ludiques... Des enseignants du fondamental, du secondaire, et même des professeurs de français langue étrangère, en Italie, au Canada et en Roumanie, nous ont transmis quelques témoignages sur leur façon d’enrichir le vocabulaire de leurs élèves, sur les difficultés qu’ils rencontrent et les solutions qu’ils trouvent.

Enfin, un article consacré à la dictée assurera une heureuse transition avec le prochain numéro, prévu pour la rentrée de septembre, et qui se penchera cette fois sur la problématique de l’orthographe.

Quant à l’invitée du numéro, elle aura le dernier mot de ce copieux et solide dossier grâce à des observations tout aussi théoriques que vécues.

En un mot, ou en deux : bonne lecture !

Robert Massart

Coordinateur du numéro

NDLR – En raison de l’abondance des contributions qui alimentent ce dossier, les notes et les bibliographies ont été placées sur notre site : www.abpf.be

L’enseignement des savoirs langagiers

Quatre propositions pour des pratiques scolaires qui favorisent le développement des capacités de pensée et
des compétences de communication


Notre collègue Jean-Louis Dumortier, professeur au Service de Didactique des Langues et Littératures françaises de l’ULg, défend et illustre, dans cet article dense et très documenté, la notion des « savoirs langagiers » qu’il faut bien distinguer des quatre pratiques langagières : parler, écouter, lire, écrire. Certes, il faut pratiquer ces compétences, mais, pour pouvoir devenir plus performant, une réflexion sur ce que l’on fait est indispensable et, pour réfléchir, il faut des moyens, ce que sont, en partie du moins, les savoirs langagiers.



Voici les notes qui se rapportent à cet article


(1) J’épingle ces expressions dans le référentiel Socles de compétences (destiné à l’enseignement fondamental, y compris les deux premières années du secondaire) ainsi que dans le référentiel Compétences terminales et savoirs requis en français (destiné aux quatre dernières années du secondaire).

(2) Incontestable ! Mais c’est le même élève qui apprend différentes langues et les œillères dont s’affublent malheureusement certains enseignants n’empêchent pas l’apprenant de procéder en tenant compte de ses acquis antérieurs. Une langue étrangère ou seconde s’apprend à partir de la langue maternelle. Un enfant qui aurait grandi à l’écart de toute société humaine et n’aurait donc appris aucune langue maternelle pourrait difficilement acquérir des compétences de communication verbale (et je souligne « verbale »).

(3) Dans sa monumentale Histoire de l’enseignement du français du XVIIe au XXe siècle (Paris, Retz, 2006), André Chervel ne balance guère : l’école a forgé ses propres savoirs et les instruments de cette fabrication ont été les méthodes et les exercices.

(4) Une pratique langagière est un usage du langage, par un individu membre d’un groupe social, dans un contexte matériel, institutionnel et historique donné. Cf. Bautier E. (1995), Pratiques langagières, pratiques sociales. De la socio-linguistique à la sociologie du langage, Paris, L’Harmattan.

(5) Dumortier J.-L. (2007), « Pourquoi j’évite de rebattre les oreilles de mes étudiants avec les compétences », Puzzle, n° 22.

(6) C’est la désignation officielle du niveau d’études auquel s’adresse le référentiel Compétences terminales et savoirs requis en français et je trouve bien regrettable qu’elle n’apparaisse pas également sur le référentiel Socles de compétences : l’humanisation scolaire commence dès l’entrée de l’enfant à l’école.

(7) « Nous savons dire : ‘Ainsi parlait Cicéron ; telles étaient les idées morales de Platon, voilà les propres mots d’Aristote.’ Mais nous, que disons-nous de personnel ? À quoi appliquons-nous notre jugement ? Que faisons-nous ? Un perroquet pourrait en dire autant que les élèves. (…) Nous mémorisons les opinions et le savoir d’autrui, et puis c’est tout. Il les faut faire nôtres. (…) À quoi cela nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si nous ne la digérons pas ? Si elle ne se transforme pas en nous ? Si elle ne sert à nous grandir et à nous fortifier ? (…) Si, grâce à l’éducation, l’âme de l’écolier n’a pas d’impulsions meilleures, si son jugement ne devient pas plus sain, j’aimerais autant qu’il ait passé son temps à jouer à la paume ; au moins y aurait-il gagné en souplesse corporelle. Regardez-le revenir après quinze ou seize ans consacrés aux études : il n’est rien de si mal propre à mettre au travail. Tout l’avantage que l’on peut constater, c’est que son latin et son grec l’ont rendu plus fier et plus fat qu’il n’était parti de la maison. Il devrait revenir l’âme pleine, il revient l’âme bouffie : il l’a enflée au lieu de la grossir. » (Montaigne, Essais, I, XXV. Modernisation personnelle.)

(8) « La matrice disciplinaire du français peut être identifiée par ses objets centraux et ses objectifs décisifs : production et réception des discours oraux et écrits. » (Halté J.-F., 1995, rééd. 2005. Interaction : une problématique à la frontière, dans Chiss J.-L., David J. et Reuter Y., dir., Didactique du français. Fondements d’une discipline, Bruxelles, De Boeck & Larcier, p. 70.)

(9) Mieux connu sous l’appellation « Décret Missions ». Voici cet article 6, qui assigne quatre finalités à la scolarisation : « 1°) promouvoir la confiance en soi et le développement de la personne de chacun des élèves, 2°) amener tous les élèves à s’approprier des savoirs et à acquérir des compétences qui les rendent aptes à apprendre toute leur vie et à prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle, 3°) préparer tous les élèves à être des citoyens responsables capables de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures, 4°) assurer à tous les élèves des chances égales d’émancipation sociale ».

(10) Entre les murs, le roman de François Bégaudeau et le film primé à Cannes qu’en a tiré Laurent Cantet, exemplifie bien la difficulté des enseignants à faire respecter certaines conventions discursives dans les interactions verbales maître-élèves quand les maîtres eux-mêmes se laissent entraîner dans les modes d’échange des adolescents où la violence verbale et la pugnacité discursive sont constamment sur un fil tendu entre le jeu et le conflit.

(11) Rétrospectivement mais pas aujourd’hui : depuis le début des années 1990, j’écris qu’avec la grammaire structurale, on s’est trompé d’histoire d’amour. Cf. Dumortier J.-L. (1990), « De la grammaire, faisons notre affaire », Revue de la Direction générale de l’Organisation des études, juin ; et (1998), « Pour une grammaire du 3e type », Enjeux, n° 41-42.

(12) Le linguistic turn – cette réorientation d’une grande partie des chercheurs vers l’étude des usages de la langue – venait à peine de s’amorcer dans le champ scientifique. Il faudra attendre une vingtaine d’années avant qu’il ait quelques retombées dans le domaine pédagogique. Chez nous, d’ailleurs, ces retombées n’ont guère modifié les pratiques de classe : à l’heure actuelle encore, quelle proportion des maîtres enseignent les savoirs langagiers (la grammaire, la conjugaison, l’orthographe, le vocabulaire, la ponctuation, entre autres) à partir des pratiques langagières ?

(13) Le « rapport à » est l’ensemble des relations cognitives et socio-psycho-affectives qu’un apprenant donné entretient avec les objets du savoir et les situations dans lesquelles il tente de se les approprier. Ces relations, susceptibles d’évoluer, ont une influence énorme sur l’apprentissage. Cf. Charlot B., Bautier E. et Rochex J.-Y. (1992), École et savoir dans les banlieues et ailleurs, Paris, Armand Colin. Lahire B. (1993), Culture écrite et inégalités scolaires. Sociologie de « l’échec scolaire » à l’école primaire, Lyon, P.U.L. Charlot B. (1999), Du rapport au savoir en milieu populaire. Une recherche dans les lycées professionnels de banlieue, Paris, Anthropos.

(14) Une communauté discursive, c’est un groupe humain au sein duquel circulent certains genres de discours sur certains objets. Une communauté discursive disciplinaire, c’est un groupe humain dont les pratiques langagières sont finalisées par la production de connaissances dans un champ disciplinaire donné. Les communautés discursives scientifiques, spécifiées par telle ou telle discipline de recherche, sont (plus ou moins) distinctes des communautés discursives scolaires, spécifiées par les disciplines enseignées au cours de la scolarité. Cf. Bernié J.-P. (2002), « L’approche des pratiques langagières à travers la notion de communauté discursive : un apport à la didactique comparée ? », Revue française de pédagogie, n° 141.

(15) Je désigne par « discours » le produit de l’énonciation, la construction verbale résultant de la mise en œuvre singulière et circonstanciée des ressources de la langue en vue de réaliser une (ou des) intention(s).

(16) Cette expression donne à penser la phrase comme constituant du texte, un constituant qu’on ne peut cerner qu’en croisant une approche syntaxique (la structure S-V), une approche sémantique (un tout de sens) et une approche typographique (la ponctuation).

(17) Je me suis acheté un nouvel ordinateur. Le soleil se lève à l’est. Nous n’avons plus rien à nous dire. Un triangle équilatéral a trois côtés et trois angles égaux. Pourvu que ça change ! Vous reprendrez bien un peu de mon clafoutis aux cerises, non ? 

(18) Combettes B., Fresson J. et Tomassone R. (1979-1980), De la phrase au texte 4e et 3e, Paris, Delagrave. L’ouvrage n’a pas connu un large succès : il avait deux décennies d’avance sur l’époque où la grammaire textuelle a fait une percée dans l’enseignement secondaire.

(19) Plus précisément : qui est et/ou qui veut devenir l’énonciateur par rapport au destinataire ? Qui est et/ou qui veut devenir ce dernier par rapport à l’énonciateur ?

(20) La cohésion textuelle est, pour l’essentiel, l’effet 1°) de la progression thématique, qu’on définira succinctement comme l’apport d’informations nouvelles relatives à un thème correspondant, lui, à la reprise d’informations anciennes, 2°) de l’usage des anaphoriques, c’est-à-dire de mots qui réfèrent à des objets dont il a précédemment été question, 3°) de celui des connecteurs indiquant les relations entre les unités du texte, 4°) d’un usage conséquent des marques de l’énonciation et notamment des temps. La cohérence discursive est, elle, l’effet de toutes les opérations qui font que, dans le contexte d’une interaction donnée, le message est estimé pertinent à une visée, conforme à un genre et adapté au destinataire. Bien des textes (entendons par là des énoncés d’une dimension supérieure à la phrase et faisons momentanément comme si nous savions ce qu’est une phrase) qui manquent de facteurs de cohésion sont néanmoins reçus, compte tenu du genre auquel ils s’apparentent, comme des discours cohérents ou, tout au moins, comme des discours susceptibles d’être jugés tels en dépit de l’impression qu’ils laissent de prime abord. Songeons notamment à toutes les œuvres littéraires qui transgressent les normes de l’enchaînement phrastique.

(21) Par exemple : Chartrand S.G., Aubin D., Blain R. et Simard C. (1999), Grammaire pédagogique du français d’aujourd’hui, Boucherville (Québec), Graficor Inc.

(22) Par exemple : Gardes Tamine J. (2005), De la phrase au texte. Enseigner la grammaire du collège au lycée, Paris, Delagrave.

(23) Ex. « C’est vrai que nous n’avons pas mal choisi (notre lieu de séjour). On est rudement bien ici. » Le sujet mental est (ou tout au moins peut être) le même dans les deux phrases et il correspond à une certaine quantité de personnes. Dans la première phrase, cette quantité est signifiée par une forme linguistique du pluriel (« nous ») et dans la seconde, par une forme linguistique du singulier (« on »). Bien que ces deux formes aient (ou puissent avoir) le même référent, le verbe s’accorde compte tenu du sujet grammatical, non du sujet mental. Il n’en est pas moins vrai que c’est l’existence de celui-ci qui conditionne l’apparition de celui-là, même si le mot stabilise – heureusement ou malheureusement – l’idée.

(24) J’en évoque une, personnelle et très modeste, dans un article tout récent intitulé « Réflexions sur l’enseignement et l’apprentissage des savoirs langagiers au cours de la scolarité obligatoire » (dans Enjeux, n° 73, 2008). Une équipe d’inspecteurs a entrepris une enquête plus ambitieuse dont les résultats seront peut-être bientôt disponibles… à moins que les plus hautes autorités ne jugent préférable de les garder sous le boisseau.

(25) J’insiste sur « apprentissage », car beaucoup – beaucoup trop – de tâches de lecture ou d’écriture, de prise de parole ou d’écoute ne s’ordonnent pas à des objectifs d’apprentissage précis, beaucoup trop de tâches sont sans effet sur l’apprentissage. Il s’en trouve même, hélas, qui contrarient ce dernier au lieu de le favoriser tant le maître et les élèves se focalisent sur la réalisation de la tâche, qui n’est pourtant qu’un moyen d’apprendre et non une fin en soi.

Jean-Louis Dumortier

Université de Liège


L’amour des mots ouvre-t-il des perspectives didactiques ?


Laurence Rosier est première assistante en linguistique française à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’ULB. Son article nous propose une suite de réflexions sur les élans affectifs que peuvent déclencher la langue et les mots, « domaine public qui cristallise les passions ». Il s’agit, en effet, le plus souvent, de prises de position irrationnelles liées à diverses représentations personnelles ou sociales ; dès lors, comment faire pour enseigner correctement le lexique en classe, ce qui est pourtant primordial, se demande l’auteur.



L’article est imprimé dans la revue, p. 19-25.

Ci-dessous, la bibliographie sélective établie par l’auteur


Bourdieu P. et Passeron J.-C., 1985, Les Héritiers, Paris, Les Éditions de minuit.

Champion F., 2005, « Lexique et théorie de l’indication », in Grosmann et al., p. 133-148.

Chini D., 2005, « Entre savoirs déclaratifs et stratégies procédurales : le lexique dans l’enseignement apprentissage de l’anglais », in Grossmann et al., p. 107-118.

Grossmann F., Paveau M.-A. et Petit Gérard, 2005, Didactique du lexique : langue, cognition, discours, Grenoble, Université Stendhal ELLUG.

Laforest M. et al., 1997, États d’âme, états de langue. Essai sur le français parlé au Québec, Québec, Nuit blanche éditeur.

Osthus D., 2004, « Le bon usage d’Internet - le discours normatif sur la toile », en ligne http://www.dietmar-osthus.de/norme.htm

Paveau M.-A., 2005, « Linguistique populaire et enseignement de la langue : des catégories communes », Le français aujourd’hui, 151, p. 95-107.

Paveau M.-A., 2007, « Les normes perceptives de la linguistique populaire », Langage et société, 121, « Les normes pratiques », p. 93-109.

Paveau M.-A. et Rosier L., 2005 (dir.), « Les catégories de la discipline français », Le français aujourd’hui, 151, Paris AFEF-Armand Colin.

Paveau M.-A. et Rosier L., 2008, La Langue française. Passions et polémiques, Paris, Vuibert.

Rosier L., 2004, « La circulation des discours à la lumière de l’effacement énonciatif : l’exemple du discours puriste sur la langue », Langages, 156, p. 65-78.

Rosier L., 2005, « Les pratiques et les objets sont-ils des catégories ? », Le français aujourd’hui, 151, p. 17-30.

Yaguello M., 1988, Catalogue des idées reçues sur la langue, Paris, Seuil.

Laurence Rosier

ULB, Ladisco (Groupe de recherche Langues et discours en circulation)



Haro sur l’anglo-américain ?


Déjà en 1995, dans un précédent numéro consacré au lexique, Voyage à travers les mots, Robert Massart signait un article où il montrait comment le franglais et les anglicismes pouvaient servir de point de départ pour travailler utilement sur le lexique. Près de quinze ans plus tard, notre collègue fait le navrant constat que les anglicismes déferlent sur notre société avec une violence sans précédent. Plus question maintenant de s’en servir pour faire gentiment du vocabulaire, il s’agit avant tout de redonner à nos élèves et à nos étudiants le gout et l’envie d’utiliser les mots de leur langue maternelle, ou de leur langue d’enseignement, là où, quelquefois, ils auraient tendance à ne plus se servir que d’un anglo-américain approximatif mais étonnamment prestigieux et séduisant.



Le 5 janvier dernier, la rubrique « Forum » du journal Le Soir publiait le courrier d’un lecteur lassé de voir dans les médias toujours plus de mots anglo-américains. Ce lecteur se demandait ce que l’on avait à y gagner et s’il fallait perpétuellement encourager la loi du plus fort.

Partageant son avis, je m’étonne surtout, moi, qu’il n’y ait pas davantage de protestations de ce genre. Personnellement, chaque fois que c’est possible, j’évite l’emploi d’anglicismes abusifs ou inutiles, comme dead line pour date butoir ou cash au lieu de liquide ou espèces, pour ne citer que deux exemples, alors qu’il ne me viendrait pas l’idée saugrenue d’essayer de traduire football par « balle au pied ». Je tâche aussi chaque fois de mettre l’accent sur le ridicule et la vanité qu’il y a à utiliser une langue étrangère pour parler la sienne. Molière ne faisait rien d’autre quand il se moquait de ces médecins incapables jargonnant en grec et en latin. De nos jours, pas mal de gens prétendent aussi nous en imposer en truffant leurs propos de prime time, de one shot, de self scanning, low cost et autres pitch, staff, top. Il s’agit souvent de choses banales à pleurer que ces « pros » autoproclamés s’emploient à valoriser en les nimbant d’un peu de mystère, celui de l’incompréhension.

Le lecteur du Soir, un honnête homme, ne criait pas « haro » sur l’anglo-américain comme les responsables de la rubrique ont cru bon d’intituler son courrier, écornant ainsi un peu sa pensée. Je crois qu’il se contentait de remettre les pendules à l’heure, tout bonnement. Il est indiscutable, en effet, que les anglicismes et le franglais ne cessent de proliférer et de progresser d’année en année et, ce qui est plus grave, sans que l’on n’assiste plus à aucun semblant de réaction. Naguère, peut-être dans la foulée du livre-pamphlet de René Etiemble, Parlez-vous franglais ? (1), des journalistes, des hommes politiques, des chanteurs (Aznavour, H. Salvador, Renaud), des chansonniers parisiens, des professeurs, dénonçaient régulièrement ce phénomène et le tournaient en ridicule. On dirait qu’à présent tout le monde a baissé les bras et s’est résigné au raz-de-marée lexical venu d’Outre-Atlantique, comme si l’on pensait : les États-Unis sont les plus forts et l’anglo-américain, la langue internationale, allez vous opposer à cela ! Il est vrai que celui qui fait mine de résister un tant soit peu se fait assez mal voir ; au mieux, on lui rira au nez, au pire, il sera accusé d’anti-américanisme primaire. Essayez de parler de fin de semaine ou de remue-méninge, on vous traitera de puriste, de ringard, et si on ne vous range pas carrément dans le camp des suspects, c’est que vous avez de la chance. (…)


Suite de l’article dans la revue, p. 27-33

Ci-dessous, les notes et des éléments de bibliographie

Notes

(1) René Etiemble, Parlez-vous franglais ?, Gallimard, 1964, Coll. « Idées », n° 40.

(2) Ibidem, édition 1973, p. 65.

(3) Site sur la toile : http://www.culture.gouv.fr/ culture/ dglf

(4) Il existe aussi des pseudo-anglicismes belges, créés en Belgique et qui n’existent que chez nous. Fancy fair et taximan sont parmi les plus caractéristiques.

(5) D’autres bons exemples : timing, top, leader, lunch.

(6) A. Braun et J.-F. Cabillau, Le français pour chacun. Grammaire interactive de la phrase & du texte, Wolters Plantyn, 2007. 5e partie, Questions de sens, p. 488-532.

(7) Par exemple, le mot intelligence signifie aussi en anglais information, renseignement.

Éléments de bibliographie

Joseph Boly, Chasse aux anglicismes, Louis Musin, 1974.

M. Lenoble-Pinson, Anglicismes et substituts français, Duculot, 1991.

M. Lenoble-Pinson, « L’anglicisation de Bruxelles. Le franglais », dans Images de la ville, Bruxelles, ULB, 1986, p. 156-159.

H. Walter, Le français dans tous les sens, Paris, Robert Laffont, 1988.

Français 2000, la revue de l’ABPF, n° 147-148, septembre 1995, Le Lexique, voyage à travers les mots.

Le français en Belgique. Une langue, une communauté, direction de D. Blampain, A. Goosse, J.-M. Klinkenberg, M. Wilmet, Duculot, 1997.

Robert Massart

Secrétaire de l’ABPF et coordinateur du numéro


Promenade littéraire

L’ABPF a décidé de renouer avec une ancienne tradition, celle des promenades littéraires et culturelles. Rappelez-vous « Sur les pas de Verlaine et de Rimbaud » en 1993… Cette fois, on vous propose une journée en Picardie du sud, autour de deux grandes figures du classicisme, Racine et La Fontaine, qui nous fera découvrir les lieux de leur naissance.

Cette promenade se ferait en autocar, au départ de Bruxelles vers 7 h, pour y revenir vers 23 h. Étapes : Compiègne, Pierrefonds, Villers-Cotterêts, La Ferté-Milon, Château-Thierry, Soissons et Laon… Elle pourrait avoir lieu un samedi de septembre 2009…

Voyez plus de détails sur le site de l’ABPF, ou écrivez à Robert Massart : robert.massart@swing.be


Faites vos mots-valises !


Professeur à la Haute École de la Ville de Liège, Catégorie pédagogoique, où il est « formateur de formateurs » depuis 2004, Bernard Uhoda a longtemps enseigné au Gabon et au Vietnam. Son expérience de l’enseignement du français langue étrangère a peut-être suscité chez lui ce gout d’une pédagogie plus libre, orientée vers la créativité ludique, qu’il nous fait partager avec cet article tout aussi passionnant qu’amusant.


À lire dans la revue, aux pages 34 à 42.


« Enseigne-t-on une langue morte ? »


Notre collègue, Jean-Marc Cuvelier, maitre de formation pratique pour l’enseignement secondaire, nous livre ici quelques réflexions sur ce qu’il appelle l’approche poétique de l’apprentissage de la langue. Il en fait la démonstration à partir du célèbre sonnet de Rimbaud, « Le dormeur du val ». Notons aussi que cet article ménage une transition harmonieuse avec le précédent numéro de la revue qui était consacré à la grammaire.



Par cette courte contribution, je souhaiterais prolonger l’article paru dans le numéro 216-217 de Français 2000 « Réapprendre à apprendre la grammaire en régendat français » de Mme Sarah De Doncker.

J’y ai particulièrement relevé ceci :

- il s’agit pour les étudiants de « prendre conscience qu’une grammaire n’est qu’une description possible de la langue-objet d’étude » ;
- les étudiants lors de leurs stages pratiques enseignent la grammaire de « manière […] non réflexive » ;
- et enfin, un rappel en ce qui concerne les programmes « qui préconisent d’abord une approche intégrée de la grammaire et du texte, et ensuite n’empêchent pas […] de mener des activités grammaticales dans le secondaire supérieur ».


Ces trois constats dressés pour l’enseignement supérieur peuvent s’appliquer, mutatis mutandis, à l’enseignement secondaire inférieur. Afin que l’on comprenne « d’où » je parle, je précise que je suis à la fois professeur de français dans le secondaire inférieur dans un athénée anderlechtois et maître de formation pratique dans une Haute École bruxelloise.

« Enseigne-t-on une langue morte ? » : telle était la question quelque peu provocatrice que me posait une de mes collègues au sujet de l’enseigne-ment de la grammaire dans le secondaire inférieur. J’ai aimé cette question, car elle synthétise l’idée que j’ai parfois à propos de l’enseignement de notre grammaire aux plus jeunes. Ces derniers, en effet, ne perçoivent que rarement la grammaire comme une science humaine vivante, une science qui interroge et qui est à interroger. Ils la perçoivent plutôt comme un catéchisme auquel on doit soumission et obéissance.

Pourquoi une telle perception ? La plupart du temps, la grammaire, comme rappelé ci-dessus, est quasi exclusivement enseignée de façon non réflexive, normative donc. Elle est compartimentée dans le « cours de grammaire » ; rares sont les élèves qui perçoivent les liens à établir entre l’acte d’écrire et de lire et les notions grammaticales enseignées à « l’heure de grammaire ».

Cette approche de la grammaire a de nombreuses origines. Pour ma part, j’en relèverai deux principales : d’une part, la difficulté pour les jeunes enseignants de jongler avec les concepts grammaticaux en situation d’apprentissage, et d’autre part, le confort d’apprentissage pour le professeur qu’apporte cette démarche pédagogique. Je tiens à préciser que le mot « confort » n’est nullement employé ici en un sens péjoratif, car pourquoi ne pas apprécier travailler confortablement ?

Par cette approche normative, le professeur de français est d’emblée confronté à un enjeu de taille : soit les élèves sont bien socialisés, « accrochent à l’école », appartiennent à un milieu où le savoir scolaire est valorisé, donc valorisant pour eux ; soit ils sont moins « accrochants » à l’école, appartiennent à un milieu où ce savoir n’est pas valorisé. Par une approche normative, on ne peut qu’accroître le risque de voir ces derniers se détourner de la grammaire. Pour les premiers, le risque est moins grand au point de vue scolaire – car, pour la plupart, ils seront rappelés à l’ordre par leurs parents –, mais il reste certain quant au rapport qu’ils entretiendront avec notre langue, à savoir un outil fossilisé.

Nous avons donc tout à gagner à enseigner la grammaire par une approche intégrée. Et cela va de soi… Cela va, en effet, de soi, car l’orthographe, les règles de grammaire, la conjugaison n’ont de sens que si on écrit et si on veut mieux lire ! À quoi bon l’orthographe si on n’écrit pas ? À quoi bon l’emploi des modes si l’apprentissage d’une langue se résume à sa dimension de communication ? À quoi bon les subjonctifs si « on a quand même compris ce que je voulais dire » ?, etc. Donc, il serait, me semble-t-il, urgent d’aborder l’enseignement de notre langue et de ses outils par le biais de ce que je nommerais une approche « poétique ».

Qu’est-ce à dire ? On pourrait envisager durant les deux premiers mois d’entrée dans le secondaire de ne travailler que la dimension poétique de notre langue : analyses de textes, travaux sur l’oralité, sur les jeux de langue, etc. Par cette approche, on amènerait peu à peu certains élèves à se réconcilier avec leur langue (ou une de leurs langues) et tous les élèves à développer leur sens de la créativité. Tous les observateurs en conviennent, la dimension créative est fort peu présente dans notre enseignement. Voilà une belle opportunité pour la développer.

Une fois ce lien positif établi avec le français, l’enseignant pourrait introduire les notions indispensables telles que l’orthographe, la grammaire, la conjugaison. L’adolescent voyant plus clairement où on l’emmène comprendra qu’il ne peut arriver à destination sans moyens, sans outils. Ensuite, un retour incessant entre la poésie au sens large et les outils de notre langue ne pourra qu’accroître la chance que le français (re)devienne une langue vivante !

En guise d’exemple et de conclusion, je propose quelques points de l’analyse du « Dormeur du val » que je présente à mes élèves chaque année. Rappelons-nous :

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent
[…]


Quand je leur propose in fine que des haillons sont des vêtements en lambeaux, que ceux-ci sont accrochés (et non « sont posés sur ») aux herbes (dont la hauteur ne peut être très grande), qu’ils sont d’argent (donc qu’ils brillent peut-être), et qu’ils se trouvent près d’une rivière, tout cela peut signifier qu’il s’agirait par exemple de toiles d’araignées accrochées aux herbes et qui brillent par le reflet de l’eau, ou encore de gouttes d’eau accrochées aux herbes qui ploient, ou toute autre proposition par substitution, en ne tenant pas compte du nombre de pieds à respecter.

 C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des toiles d’araignées
D’argent […]
 C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des gouttes
D’argent […]

Après cette analyse, les élèves sont souvent en admiration devant ce que la langue et les mots peuvent évoquer. Et ils comprennent ou perçoivent souvent le rôle de la place des mots, le rôle de chaque groupe dans la phrase / le vers…

Voici un autre exemple tiré de ce poème :

Les pieds dans les glaïeuls


Et pour terminer, pourquoi ne pas les inviter à découvrir que dans le titre du poème « Dormeur du val », tout le poème est résumé : le soldat « dor(t) » / « meur(t) » dans un val ? Je garantis l’effet !

En conclusion, je puis affirmer qu’il m’est bien plus facile ensuite d’obtenir de mes élèves d’enrichir leur vocabulaire, de maîtriser la syntaxe, etc., car ils comprennent un peu plus « à quoi ça sert ». Mais nul triomphalisme, il existe bien assez d’autres paramètres sur lesquels le professeur de français que je suis n’a aucune prise.

Jean-Marc Cuvelier

Les vertus de la dictée


Les théories en didactique de langue maternelle sont des sujets fréquemment traités et où les points de vue restent multiples : nul ne détient ni vérité ni solution miracle. Français 2000 a toujours essayé de présenter à ce propos un vaste échantillon d’opinions.

Nous sommes heureux d’accueillir une contribution de M. Mutien-Omer Houziaux qui plaide en faveur de cet exercice trop souvent décrié qu’est la dictée et pour sa réhabilitation dans des limites judicieuses ; son article aurait pu s’appeler « Du bon usage de la dictée ». Il y prend aussi ses distances à l’égard de la réforme de l’orthographe de 1990, l’orthographe qui fera d’ailleurs l’objet de notre prochain numéro.

M.-O. Houziaux, professeur de l’université de Liège, s’est illustré comme pionnier dans des travaux sur l’enseignement assisté par ordinateur, ainsi que des recherches en dialectologie wallonne et même... des études sur la prononciation du latin chanté ou sur les réquiems de Fauré.

NDLR – Les notes de cet article, ainsi que les rubriques bibliographiques complémentaires auxquelles renvoient des chiffres entre crochets, sont à consulter sur le site de l’ABPF.


Objectif et méthode (1)

Si, de nos jours, l’exercice de dictée est, pour ainsi dire, relégué au rayon des antiquailles, voire proscrit, c’est sans doute parce qu’on en a trop souvent usé sans grand discernement, notamment en confondant deux objectifs : le contrôle et l’apprentissage. Dicter ex abrupto un texte totalement ignoré de la classe ne se justifie que dans une optique de contrôle : pratiqué en début d’année scolaire, pareil exercice aidera le maître à situer le niveau global des élèves ; plus tard, lors des examens, il lui permettra d’évaluer les progrès de chacun et de mesurer l’efficacité de son propre travail. On le voit : bornée à une fonction de contrôle, l’épreuve n’a guère de rapport avec un processus d’apprentissage. Si, d’entrée de jeu, des spécialistes de la didactique du français confinent délibérément et ex professo la dictée dans une fonction de contrôle, il n’est pas étonnant qu’ils en contestent la valeur formative ! Ainsi, après avoir critiqué la « méthode du Bled » (2), à la question « La dictée est-elle également à proscrire ? », Jean-Pierre Jaffré répond, péremptoire : la dictée est un bon outil d’évaluation mais elle ne permet pas vraiment d’apprendre l’orthographe. (…)

La suite de l’article se trouve dans la revue, p. 48-53

Ci-dessous, la dernière partie de l’article et la conclusion

Quelle orthographe ?

Dans les décennies 1910-1980, cette question aurait été, par beaucoup, jugée saugrenue. Elle l’est d’ailleurs toujours pour l’immense majorité des francophones. Toutefois, après avoir été débattue au sein de cénacles de linguistes, elle a fini, en 1990, par intéresser quelques « professeurs des écoles », l’un ou l’autre responsable d’un périodique et de (très) rares auteurs. C’est qu’en 1990, déférant à une invitation du Premier ministre Rocard, un « Conseil supérieur de la langue française » obtint de l’Académie (française) qu’elle approuvât certaines nouveautés appelées « rectifications de l’orthographe ». Cette approbation, unanime, est régulièrement rappelée par les défenseurs des « rectifications », mais on lit rarement sous leurs plumes les réserves exprimées par les Immortels : l’Académie a décidé de soumettre à l’épreuve du temps ces simplifications et ces ajustements […] et se propose de juger, après une période d’observation, des graphies et emplois que l’usage aura retenus : c’est la règle qu’elle a toujours suivie […]. Faudra-t-il plus de dix-sept ans pour constater que l’usage aura, largement et une fois de plus, pris l’ascendant sur des recommandations qui bénéficiaient pourtant d’appuis officiels ? Dans les faits, les Rectifications ne sont guère suivies que par… leurs promoteurs, et par certaines institutions auxquelles les propositions ont été… imposées. Malgré diverses protestations, Mme le Secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d’Encausse, se montre plus que réticente à emboîter le pas aux réformateurs et continue, comme (presque ?) tous les Immortels, à ne pas appliquer, dans ses publications, des « recommandations » pourtant approuvées par son illustre Compagnie. Que l’orthographe française soit parfois incohérente, chacun le sait, mais, comme le note Marie-Éva de Villers [6], le mot d’ordre repris par Maurice Druon (6) et Jean d’Ormesson se formule ainsi : l’Académie est un greffier de l’usage. Laissons faire l’usage.

Dans les limites de cet article, il est évidemment exclu de proposer un examen critique, ne serait-ce que très partiel et sommaire, des questions soulevées par les « Rectifications ». (Diverses observations sur le sujet sont en cours de rédaction ; je compte les publier ailleurs, sur un site que l’éditeur L’Harmattan met à ma disposition [7].) Sans doute cette énième réforme procède-t-elle de la louable intention de simplifier une orthographe réputée difficile et non exempte de bizarreries. Mais, à la lecture de la cacographie qui sévit dans le « thesaurus » de nombreux blogs, le remède, homéopathique, devrait être remplacé par une chirurgie lourde, tellement lourde qu’elle entraînerait elle-même des complications irréversibles. Quittons donc le bloc opératoire et contentons-nous ici de radiographier quelques innovations singulières. L’infortuné accent circonflexe n’est maintenu que dans quelques cas (notre-nôtre, matin-mâtin…), tandis que, par analogie avec… une exception [dû-due(s), dus], il est décrété que mûr et sûr feront, selon le genre et le nombre : mure(s), murs et sure(s), surs. Toutefois, les Rectifications restant (heureu-sement !) facultatives, on aura, in fine, remplacé une orthographe par deux. Cette « clarification » explique que, chez de rares éditeurs, qui imposent la réforme aux auteurs, la précaution soit prise de signaler le ralliement aux « rectifications » : de quoi faire paraitre moins étranges deux-cent-un passepartouts, vingt-et-un nénufars ou un millepatte claudicant, qui partagera son infortune avec un vanupied, sans doute unijambiste.

La francophonie « officielle », bien peu suivie – voyez les grands quotidiens et l’immense majorité des autres publications –, refuse d’adopter la sagesse d’outre-Rhin, où, malgré des tentatives de réanimation, se meurt une rénovation analogue, décrétée en 1998. La réforme (allemande), lisait-on dans Le Monde du 12 août 2004, n’a apporté ni allègement ni simplification pour les professionnels comme pour les élèves […] ; la confusion entre ancienne et nouvelle orthographe est de règle. Ceux qui écrivaient correctement font aujourd’hui des fautes. Les parents ont une autre orthographe que leurs enfants, et les enseignants sont profondément désorientés. Fin 2008, un ingénieur germanophone me signalait que, dans ses pérégrinations professionnelles à travers toute l’Allemagne, la pagaille est, si l’on ose dire, toujours de règle…

Conclusion

Le 5 décembre 2002, à l’Académie française, le Secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d’Encausse, déplorait la catastrophe grammaticale, les statistiques atterrantes en matière d’orthographe, les fautes [qui] ne sont pratiquement plus pénalisées, un corps enseignant […] victime des aberrations de théoriciens de l’éducation. L’étiologie du mal, l’académicienne la voit dans une idéologie fondée sur trois principes : l’égalité qui présume que tous les individus sont également doués pour tout, la primauté accordée à l’invention spontanée sur la mission de transmission du savoir, la dévalorisation du professeur, désormais médiateur (l’« apprenant » est devenu l’élève-roi). Verdict de laudator temporis acti ou navrant constat ? Au lecteur de trancher !

Mutien-Omer Houziaux

Université de Liège


NDLR

Eh oui ! au lecteur de trancher… et sur l’usage de la dictée et sur l’orthographe nouvelle !

Appel est donc lancé à nos lecteurs : que pensez-vous de cet exercice qu’est la dictée ? le pratiquez-vous, et si oui, comment ? que pensez-vous des « rectifications » de l’orthographe ? Le prochain numéro de Français 2000 se penchera sur cette question.

Une lecture particulièrement interpellante : Roland Barthes, qui, en 1976 dans Le Monde de l’éducation, écrivait un court article intitulé « Accordons la liberté de tracer » : il est inclus dans Le Bruissement de la langue (Le Seuil, 1984, p. 57-58), et disponible sur internet, appelez ce titre via Google…


Ci-dessous, les notes ( ) de l’article de M.-O. Houziaux, suivies de « Autres références », des rubriques bibliographiques complé-mentaires [ ]

Notes

(1) Dans cet article, on n’a pas examiné une méthode de dictée proposée sur la « toile ». La formation par Internet (« e-learning ») permet en effet de s’offrir, même à domicile et à toute heure, les services d’un précepteur « virtuel » : celui-ci dicte un texte, puis en corrige la transcription au clavier. Pour avoir, depuis le début des années soixante, dirigé la réalisation de systèmes didactiques informatisés [1], je conçois aisément l’intérêt de ce type de didacticiel. L’efficacité d’un auto-apprentissage assisté dépend essentiellement de l’interactivité des logiciels, qui conditionne leur aptitude à individualiser les processus didactiques. À première vue, les sites du genre mériteraient une étude critique approfondie. Quant à l’autodictée, elle me semble faire la part trop belle à la mémorisation (voir plus loin).

(2) C’est à tort qu’on attribue parfois aux instituteurs français Édouard et Odette Bled l’invention des « exercices à trous » pour l’apprentissage de l’orthographe (Hachette, 1947- ) ; le procédé est attesté dans bien des manuels antérieurs, qui concernent plus largement la langue française [2].

(3) Le « fichier d’orthographe (d’usage) » est aujourd’hui tombé en désuétude. Il avait pourtant fait ses preuves. Au fil des ans, l’élève se constituait un fichier, qui, sous diverses rubriques, rassemblait des règles et des moyens mnémotechniques facilitant l’acquisition et la consolidation de salutaires « réflexes ». D’autre part, les leçons systématiques de vocabulaire – bien plus ordonnées que des remarques occasionnelles – révélaient aux élèves les ressources de la langue et, pour ce qui concerne l’orthographe, attiraient leur attention sur les pièges (et la fonction !) de l’homophonie ; elles offraient aussi l’occasion d’utiles rapprochements graphiques à partir d’une initiation à l’étymologie. Le jardin des racines grecques (Lancelot, 1657), dont l’idée a été reprise par Larousse pour le grec (1858) et le latin (1860), est, hélas ! aujourd’hui en friche : un de ces « progrès » responsables d’une… évidente régression.

(4) Erreur, faute : les deux vocables conviennent. Le terme faute, objecte-t-on parfois, avec sa connotation morale, serait, dans ce contexte, à bannir au profit d’erreur. Pourtant, il ne s’agit aucunement d’une impropriété terminologique (qui « culpabiliserait » les enfants) : faute d’orthographe, de français, de diction, de calcul… est largement consacré par l’usage, comme l’attestent les dictionnaires.

(5) Sur ce point, on peut regretter une tendance à négliger l’enseignement systématique de la grammaire normative au profit de l’application occasionnelle d’un vernis de linguistique, dont la terminologie, absconse pour le vulgum pecus, est de surcroît diverse et fluctuante Les dictionnaires usuels se gardent – heureusement ! – d’adopter les jargons des linguistes, mais ces parlers ésotériques s’insinuent jusque dans les classes de l’enseignement fondamental, au grand dam de parents « dépassés », devenus, comme par désenchantement, « ignares » (parfois aux yeux de leurs propres enfants).

(6) Secrétaire perpétuel, le traditionaliste Maurice Druon présenta, ex officio, le Rapport du Conseil supérieur de la langue française au Premier ministre Michel Rocard. C’était le 19 juin 1990…

Autres références

[1] M.-O. Houziaux, « Les fonctions didactiques de DOCEO (système adaptatif d’enseignement automatique) », Actes du XIIe Colloque de l’Association internationale de Pédagogie expérimentale de langue française (AIPELF), Univ. Caen, 1965, p. 45-71 ; Id., Vers l’enseignement assisté par ordinateur, Préface de S. Roller (Univ. Neuchâtel), Paris, PUF, 1972 ; Id., « De la machine à enseigner de Pressey à l’enseignement assisté par ordinateur », in G. Mialaret et J. Vial, Histoire mondiale de l’éducation, vol. 4, p. 163-171, Paris, PUF, 1981 ; Id., Éducation du patient et ordinateur – Le didacticiel DAVID – Essai épistémologique, Préface de F. Grémy (Univ. Montpellier), Postface de P. Lefèbvre (Univ. Liège), Liège, Mardaga, coll. « Psychologie et Sciences humaines », 1995.

[2] Voyez, par exemple, Laryve et Fleury, La deuxième année de grammaire, Paris, A. Colin, 1897, ou : G. Baconnet et C. Grillet, Exercices français, Paris, Lyon, Librairie catholique E. Vitte, 1936.

[3]http://ecoledelaculture.canalblog.com/archives/2006/05/13/1869525.html et 

http://www.bienlire;education.fr/04-media/a-interview19.asp

[4] Cf. Le défi du manuel scolaire : parole aux auteurs ! Rencontre-débat organisée par « Assucopie », Namur, Centre de la Marlagne, 4 mai 2005.

[5] Exemples : Larive et Fleury, La deuxième année de grammaire, […] à l’usage des candidats au certificat d’études primaires. Partie du maître, Paris, A. Colin, 1898. Raoul Pessonneaux, 100 dictées préparatoires au brevet élémentaire, Paris, Nathan, s.d. (avant 1918). Plus près de nous, on peut citer Joseph Houziaux, La dictée préparée et commentée à l’usage des classes de 6e, de 5e et de 4e, 4 volumes (livres du maître, livres de l’élève), Namur, Wesmael-Charlier, 1946-1966. Lire aussi, du même auteur : L’enseignement du français au cycle secondaire inférieur, Namur, Wesmael-Charlier, 1965, p. 68-81.

[6] Marie-Éva de Villers, « La réforme de l’orthographe – Simplification ? Prudence ! », Le Soleil de Québec, 9 septembre 2004, page A13.

[7] http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj =artiste& no= 12464



FLE

Le français au bout du fil


Originaire de La Louvière, Hugues Sheeren devient Ugo quand il se rend en Italie. Installé à Bologne depuis 2001, il enseigne le français et la littérature française de Belgique à l’université de cette ville où un Centre d’études belges a été créé en 1989. Avec son article qui explore un champ lexical bien particulier, le vocabulaire propre au domaine téléphonique, nous avons affaire à une véritable fiche pédagogique, un document qui peut s’avérer aussi utile au professeur de FLE qu’à celui de français langue maternelle.

Cet article, qui a toutes les qualités d’une fiche pédagogique précise et efficace, se trouve dans la revue, aux pages 54- 67.

Voici, ci-dessous, les notes qui s’y rapportent :

(1) Lamoureux J., Les Combines du téléphone – Pratique de la communication téléphonique en français, Presses universitaires de Grenoble, 2001.

(2) Giovannini D. et Rager B., Il francese al telefono, A. Vallardi Editore, Milan, 2001.

(3) Danilo M. et Tauzin B., Le français dans l’entreprise, CLE International, Paris, 1991.

(4) Le portable peut, en fait, désigner deux types de téléphones : le téléphone mobile utilisable hors de la maison ou bien celui qui est relié au téléphone fixe mais qui est sans fil pour des raisons de commodité. Dans certains cas, le mot peut aussi désigner l’ordinateur portable, ce qui peut créer une triple ambiguïté !

(5) Appelé GSM en Belgique, téléphone cellulaire au Québec, natel en Suisse. Une occasion de montrer les variétés de la francophonie.

(6) Appelé indicatif en France. En Belgique, on parle de préfixe zonal ou interzonal (indicatif local ou régional en France).

(7) Dans certains pays francophones (Belgique, Suisse, parfois au Luxembourg et même dans certaines ex-colonies belges comme le Congo, le Burundi ou le Rwanda), on utilise « septante » (70) et « nonante » (90). En Suisse, on utilise « huitante » voire « octante » pour « quatre-vingts ».

(8) Le contraire est raccrocher, c’est-à-dire reposer le cornet. Quand on est fâché, on peut raccrocher au nez de quelqu’un, c’est-à-dire interrompre la communication brusquement.

(9) En français, on utilise toujours « Monsieur/Madame » suivi du nom de la personne, indépendamment de la profession ou du titre d’études. Seuls les médecins ont droit à l’appellation « Docteur » et un avocat peut être appelé « Maître ».

(10) On remarquera que la formulation « Je suis + nom de personne » semble assez logique pour un non-francophone. Dans ce cas-ci, l’expression « je suis M/maman », est très ambiguë puisque, en français, on pourrait imaginer l’annonce d’une naissance ! La formulation adéquate est : « C’est maman ! »

(11) L’occasion de faire remarquer que l’oral raccourcit régulièrement ces expressions : à plus ! À tout’ !

(12) Le professeur peut en profiter pour rappeler la conjugaison des verbes appeler et jeter (redoublement du L et du T devant le e muet.

Hugues Sheeren

Des mots de gens de terrain…


Pour éclairer quelque peu le problème du vocabulaire par les pratiques de terrain, nous avons voulu donner la parole à des enseignants – instituteurs du primaire, professeurs du secondaire (régents, licenciés), et du supérieur.


Nous leur avons demandé de répondre, en quelques lignes, aux questions suivantes :

- Quelle est la place du vocabulaire dans votre enseignement ?
- Quelles difficultés, quels problèmes rencontrez-vous en classe en ce qui concerne le vocabulaire ?
- Comment procédez-vous pour tâcher d’y remédier ?
- Avez-vous expérimenté des pratiques, des activités efficaces pour enseigner le vocabulaire ? pour améliorer les connaissances des élèves ? pour leur donner le goût de la recherche et de la compétence lexicale ?
- Utilisez-vous un ou des manuels particulièrement efficaces en ce domaine ?
Quelques exemples pour illustrer votre propos seraient les très bienvenus.


Nous remercions vivement les enseignants qui ont répondu à notre demande : Stephan Antuofermo, Danielle Auvens, Valérie Doye, Gautier Massabuau, Bernard Uhoda, qui tous enseignent en Belgique, ainsi que deux institutrices de l’école du Sacré-Cœur à Binche ; Dorina Popi de Craiova (Roumanie) et Yvonne Shelton de Winnipeg (Canada) ont également répondu à nos questions.

Le texte qui suit présente une synthèse des réactions à chacune des cinq questions posées.

Voir cette synthèse dans la revue, p. 68-71

L’invitée du numéro


Professeur ordinaire, admise à l’éméritat en 2008, après quarante-trois ans d’enseignement aux Facultés universitaires Saint-Louis, Michèle Lenoble, lexicologue depuis son mémoire de licence et sa thèse de doctorat sur Le langage de la chasse (F.U.S.L., 1977), a dirigé un séminaire de lexicologie fondé sur l’étude comparée des dictionnaires français de 1539 (Robert Estienne) au Petit Robert 2008. Elle a publié notamment Poil et plume. Termes de chasse et langue courante (Duculot, 1989), Anglicismes et substituts français (Duculot, 1991) et prépare la 6e édition du Français correct de Maurice Grevisse, dont 200 pages sont réservées au vocabulaire. Elle est membre du Conseil international de la langue française (Paris), de la Commission générale de terminologie et de néologie (Paris) et vice-présidente du nouveau Conseil de la langue française et de la politique linguistique (michele.lenoble@fusl.ac.be).



Michèle Lenoble répond, par écrit, aux questions de Robert Massart (12 décembre 2008)

Voir la revue, pages 76-81.

Voici sa conclusion :

R. M. Pour terminer, au sujet de l’enseignement et de l’étude du vocabulaire dans les classes, auriez-vous une remarque particulière à faire aux enseignants, aux élèves ? Un souhait à formuler ? Un petit truc, un tuyau à leur donner ?

M. L. - Aux enseignants, un manuel qui aidera les élèves à acquérir du vocabulaire abstrait.

Lebrun Claude, 1000 mots pour réussir, Paris, Belin, coll. « Guides plus », 1987, puis nombreux tirages. Le livre contient plus de 750 exercices et tests variés, y compris des exercices de réemploi.

- Aux élèves, un savoir-apprendre. Qu’ils se montrent curieux et consultent chaque jour un dictionnaire pour découvrir le sens et l’orthographe d’un mot nouveau ou pour ajouter un sens à un mot qu’ils connaissent. Quel dictionnaire ? À la fin du secondaire, le Petit Larousse illustré ou le Petit Robert ? Ce sera l’objet d’un autre questionnaire. J’ai dépassé le nombre de signes autorisé.

- Souhait : que le dictionnaire devienne un compagnon dont les élèves ne puissent plus se passer, même en vacances !

- Tuyau : un dictionnaire d’apprentissage, utile de la fin de l’enseignement fondamental jusqu’en 3e année du secondaire.

Le Robert Brio. Analyse des mots et régularités du lexique (dir. Josette Rey-Debove), Paris, Dictionnaires Le Robert, 2004, 1 900 p.

L’ouvrage reprend et prolonge le Robert méthodique (1982). La préface, « Vers une nouvelle pédagogie » (7 p.), en fournit la clé. Le Robert Brio contient 33 000 mots, expliqués par leur morphologie, et 1 856 radicaux, préfixes et suffixes. Lorsque l’élève retient un élément (dom, de domus, « maison » ; dubit, de dubitare, « douter ») clairement analysé, il reconnait les mots de la même famille (domaine, domestique, majordome, domotique ; dubitatif, indubitable), sans être obligé de se référer aux langues anciennes.

Mes étudiants romanistes affirment que Le Robert Brio leur permet d’enrichir de façon ludique le vocabulaire de leurs jeunes frères et sœurs.


Recensions et notes de lecture

Les recensions suivantes se trouvent dans la revue, p. 82-87

Dictionnaire Hachette, version 2009, Paris, Éditions Hachette, 1820 p. en quadrichromie au format 22,60 x 14,60 cm (Bernard Delcord)

Grand dictionnaire Larousse de langue française en 2 volumes (Le Larousse des noms communs et Le Larousse des noms propres), 1536 p. chacun au format 18,3 x 24, 8 cm (B. Delcord)

Pascal Madry, Dictionnaire pratique du commerce, Louvain-la-Neuve, Éditions De Boeck, 286 p. (B. Delcord)

Marie-Hélène Bajard, Jean-Paul Bourniquel, Pascal Sanchez et Serge Tourres, Lexique de l’hôtellerie et de la restauration, Paris, Foucher, collection « Les lexiques Foucher », 2008, 192 p. (B. Delcord)

Ariane François-Demeester, Le Temps des mangues vertes, Tenneville, éd. Memory Press, 2009 (Luc Collès)

Paul Aron et Françoise Chatelain, Manuel et anthologie de littérature belge à l’usage des classes terminales de l’enseignement secondaire, Bruxelles, Le Cri, 2008, 273 p., 10 € (Jacques Lefèbvre)

Au sujet de ce même ouvrage, cette note de lecture de Bernard Delcord :

Les Éditions Le Cri à Ixelles ont eu le nez creux en faisant paraître, sous la plume de Paul Aron et de Françoise Chatelain, tous deux issus de l’Université libre de Bruxelles, un excellent ouvrage scolaire qui, sous le titre fleuve de Manuel et anthologie de littérature belge à l’usage des classes terminales de l’enseignement secondaire, permet aux enseignants d’aborder à partir d’extraits d’œuvres d’auteurs belges les grands courants littéraires (réalisme, naturalisme, symbolisme, littérature du peuple, surréalisme…) ou divers genres de textes (théâtre, fantastique, science-fiction, roman policier, poésie expérimentale) ainsi que différents thèmes (les communautés linguistiques, les arts plastiques, l’immigration, le colonialisme, le travail, la vie et les conflits politiques, les rapports sociaux de sexe, les passions humaines, l’esthétique). Au programme, des séquences et des « situations-problèmes » à partir d’André Baillon, Madeleine Bourdouxhe, Achille Chavée, Paul Colinet, Charles De Coster, Christian Dotremont, Georges Eekhoud, James Ensor, Michel de Ghelderode, Hubert Juin, Camille Lemonnier, Maurice Maeterlinck, Louis Scutenaire, Georges Simenon, Émile Verhaeren, mais aussi Paul Willems, Guy Vaes, Jean Tousseul, Paul Nougé, Marcel Mariën, André Franquin, sans oublier les prolétariens (Constant Malva, Pierre Hubermont) et tout un tas d’écrivains encore en vie, parmi lesquels un véritable ténor de la création verbale contemporaine : Jean-Pierre Verheggen, l’inclassable auteur d’Artaud Rimbur, de Ninietzsche, peau d’chien, des Folies belgères et du Degré Zorro de l’écriture, véritables « problèmes de situation » pour tous ses exégètes ébaubis !


Et voici quelques notes de lecture supplémentaires, les unes dues à Bernard Delcord (B.D.), les autres à Philippe Leuckx (P.L.), la dernière à Caroline Sinnaeve


Nicole Blondeau et Ferroudja Allouche, Littérature progressive de la Francophonie, Paris, CLE International, 2008, 147 p., 16,50 €

Saluons la parution à Paris chez CLE International (une filiale des Éditions Nathan), une fois n’est pas coutume, d’un ouvrage à vocation pédagogique – dont, de surcroît, nous avons eu l’occasion de relire les épreuves. Intitulé Littérature progressive de la Francophonie, il a été rédigé par deux éminentes spécialistes, Nicole Blondeau qui professe à l’université de Paris 8 et Ferroudja Allouche qui enseigne en lycée les lettres françaises et le français langue étrangère. Leur ouvrage, une anthologie à la portée d’un très vaste public (y compris non scolaire), donne l’occasion de (re)découvrir l’œuvre d’auteurs aussi différents que, entre autres, Arthur Adamov, Christine Arnothy, Samuel Beckett, Tahar Ben Jelloun, Jacques Brel, Blaise Cendrars, Aimé Césaire, Andrée Chédid, Raphaël Confiant, Bernard Dadié, Fatou Diome, Chahdortt Djavann, Mouloud Feraoun, Bertina Henrichs, Nancy Huston, Eugène Ionesco, Panaït Istrati, Julia Kristeva, Camara Laye, Henri Michaux, Anna Moï, Irène Némirovsky, Shan Sa, Jorge Semprun, Léopold Sedar Senghor, Georges Simenon, Henri Verneuil, Élie Wiesel, Marguerite Yourcenar… Soixante-six auteurs d’hier et d’aujourd’hui sont abordés à travers autant d’extraits regroupés par thèmes divers (Hospitalité, Femmes, S’exiler/passer la frontière, Enfances/école, Absurde, Dire l’indicible, S’aimer, Voyager) ou par genre (Enquêtes policières). Tous ont en commun la langue française, et le fait qu’aucun d’entre eux n’est né en France hexagonale. Chaque texte, présenté avec une biographie succincte et l’explication du vocabulaire (l’ouvrage s’adresse, rappelons-le, aussi à des non francophones) est particulièrement représentatif de la production littéraire de son auteur et constitue une véritable et passionnante invitation à la lecture, au voyage et à la découverte. Pour notre part, celle du Sud Oranais de la Russo-helvète Isabelle Eberhardt fut une véritable révélation !

B. D.

Bruno Blasselle, Histoire du livre, Paris, Gallimard, 2008, coll. « Découvertes Histoire », titre hors série, 320 p., 19,90 €

Bruno Blasselle, le patron de la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, a procédé récemment à la mise à jour et à la refonte en un seul volume des petits essais intitulés À pleines pages et Le triomphe de l’édition parus il y a dix ans déjà aux Éditions Gallimard dans la collection « Découvertes ».

Cela donne aujourd’hui chez le même éditeur et dans la même collection une merveilleuse Histoire du livre brillamment exposée et somptueusement illustrée, qui mène le lecteur de l’invention du volumen médiéval à celle de l’ouvrage numérique téléchargeable sur Internet en passant par le codex, un ensemble de cahiers de parchemin pliés et cousus succédant au rouleau de papyrus, par la Bible de Gutenberg de 1454, par la diffusion des idées de la Réforme et de la Contre-Réforme, mais aussi la censure d’État imposée par Colbert, la création des livres pratiques et des almanachs, la rédaction de l’Encyclopédie de Diderot ou du Don Quichotte de Cervantès, la naissance des bibliothèques publiques, les progrès de l’imprimerie, l’émergence du métier d’éditeur, l’apparition des manuels scolaires, le succès des premiers romans pour enfants (de la comtesse de Ségur) et pour grands adolescents (rédigés par Jules Verne), l’intérêt pour les revues littéraires (Revue Blanche, Nouvelle Revue Française) ou encore pour l’attribution des prix littéraires.

Avec plus de 60 000 titres publiés en 2007 et 470 millions d'exemplaires vendus la même année, il est par ailleurs indéniable que le livre connaît actuellement un essor exponentiel dont l’émergence des nouveaux supports , tel le livre électronique, étendra encore la diffusion. Voilà une longue histoire qui n’est pas près de s’arrêter…

B. D.

Patrick Dandrey, La Fontaine ou les métamorphoses d’Orphée, Paris, Gallimard, 1995 (nouv. éd. 2008), « Découvertes Gallimard », 112 p.

Connu de tous et pourtant méconnu du plus grand nombre, Jean de etc.La Fontaine (1621-1695) a fait l’objet, sous la plume de Patrick Dandrey, professeur en Sorbonne, d’un remarquable petit essai paru dans la belle collection « Découvertes Gallimard » sous le titre La Fontaine ou les métamorphoses d’Orphée, qui met la vie et l’œuvre du fabuliste à la portée d’un vaste public, forcément séduit par la fluidité et la clarté de l’exposé, autant que par la qualité et la richesse de l’iconographie. L’auteur y souligne qu’avant la publication, en mars 1668, de ses 120 premières fables (une quantité égale suivra au cours des 25 années suivantes, pour un total de plus de 10 000 vers), La Fontaine avait publié des Conteetc.s et nouvelles en vers, charmants et licencieux, après divers textes (Adonis, Le songe de Vaux, Élégie aux nymphes de Vaux…) dédiés à Nicolas Fouquet ou composés en faveur de celui-ci, dont la chute en 1661 avait valu au futur fabuliste quelques déboires avec le pouvoir royal (rappelons que la très munificente fête d’inauguration du château de Vaux-le-Vicomte avait valu à son propriétaire, le surintendant des Finances Fouquet, de se faire arrêter dès le lendemain par d’Artagnan sur ordre d’un Louis XIV jaloux, furieux et soupçonneux, puis enfermer à la forteresse de Pignerol où il mourra en 1680). Et que c’est en raison de ses fables, dont beaucoup sont adaptées d’Ésope (Le Corbeau et le Renard, Le Loup et L’agneau, Le Rat des Villes et le Rat des Champs, Le Renard et la Cigogne, Le Renard et les Raisins…) et dont, véritable Orphée moderne, il a révolutionné la forme, que La Fontaine est allé à la postérité. Pour le plus grand bonheur teinté de nostalgie des ex-potaches que nous sommes tous un peu restés, pas vrai ?

B. D.

Mélanie Alfano, La Lanterne sourde (1921-1931), collaboration d’André Doms, Bruxelles, Éditions Racine, 184 p., 19,95 €

Dans son essai intitulé La Lanterne sourde (1921-1931), la jeune romaniste de Liège Mélanie Alfano retrace une passionnante aventure culturelle internationale partie du cercle des étudiants de l’Université de Bruxelles dirigé au lendemain de la Grande Guerre par Paul Vanderborght. D’abord modeste revue ainsi baptisée par Charles Plisnier, La Lanterne sourde animée par Pierre Bourgeois et par Paul Vanderborght ne tardera pas à recevoir les éloges d’André Gide et la collaboration de plumes talentueuses ou de conférenciers illustres : Erik Satie, Georges Duhamel, Le Corbusier, Stefan Zweig, Louis Jouvet, les Pitoëff, Jules Romains, Charles Vildrac, Rabindranath Tagore, Blaise Cendrars, Maurice Martin du Gard, Georges Bernanos, Jules Supervielle, Paul Valéry et James Ensor, entre autres et excusez du peu ! Tout en s’ouvrant sur Paris, Le Caire, Athènes, Barcelone, Jérusalem ou Londres et en ouvrant des tribunes, parfois de manière surprenante comme, le 16 février 1924, au grand sachem « White Elk » (Élan blanc), par ailleurs universitaire remarquable, qui s’exprima en français (!) sur la vie artistique, religieuse et sociale des Indiens d’Amérique du Nord. On retrouve, bien évidemment, mis en lumière par cette machine éclatante (une lanterne sourde était un instrument de projection lumineuse), quelques Belges d’envergure, comme le poète E.L.T. Mesens, l’architecte Henry Van de Velde, l’écrivain Georges Eekhoud, le peintre bruxello-parisien Pierre-Louis Flouquet, les pianistes de jazz John Ouwerx et Stan Brenders, le poète flamand Paul van Ostaijen… tous unis dans l’espoir d’une paix définitive en Europe, favorisée par l’expression des idées et l’éclosion de l’art propres à la jeunesse d’alors, ouvertement internationaliste. Quelques années à peine avant la Seconde Guerre mondiale, hélas !

B. D.

Raymond Trousson, Voltaire, Paris, Éditions Tallandier, 798 p.

Le professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles et académicien belge Raymond Trousson est l’un des plus brillants « dix-huitièmistes » de notre temps. Après avoir fait paraître chez Tallandier à Paris des imposantes biographies consacrées à la vie, à l’œuvre et aux idées de Jean-Jacques Rousseau (en 2003) et de Denis Diderot (en 2005), il vient de publier en 2008 un passionnant Voltaire chez le même éditeur, véritable mine d’informations sur le successeur de Racine et de Corneille autant que somme philosophique sur la pensée du prince des Lumières. Écoutons-le : « Dramaturge inégalé en son temps, il est aussi, avec La Henriade, le premier poète épique de la France. Ses écrits historiques, de l’Histoire de Charles XII à l’Essai sur les moeurs, ont renouvelé la conception de l’histoire en l’orientant vers l’étude des moeurs et des mentalités. Le conteur, avec Candide ou Zadig, demeure un maître incontesté. Philosophe déiste, dès les Lettres philosophiques il a lutté contre ce qu’il nommait “l’Infâme” – le fanatisme, les superstitions et les préjugés de toute sorte – et prêché inlassablement la tolérance. Aujourd’hui encore, son Traité sur la tolérance, publié en 1763, n’a rien perdu de son actualité. Champion de la réforme judiciaire, adversaire de la torture et de la peine de mort, défenseur de la liberté de penser, ses combats pour les Calas, les Sirven, les La Barre et autres, ont fait de lui le symbole de la résistance à toutes les oppressions, le dénonciateur infatigable des crimes contre l’humanité et la pensée, celui qui, contre toutes les résistances, n’a cessé de pousser “le cri du sang innocent”. Seigneur de Ferney, il a transformé, en quelques années, une bourgade misérable en une petite ville florissante où cohabitaient paisiblement catholiques et protestants. Tel est l’homme que la foule acclame en 1778 à Paris, où il vient mourir après vingt-huit années d’exil, et celui que la Révolution, le 11 juillet 1791, porte au Panthéon. Deux siècles plus tard, il demeure une référence universelle et l’ancêtre des intellectuels engagés, l’un de ceux qui ont contribué à édifier le monde moderne. » On ne saurait mieux dire !

Contempteur de tous les fanatismes, Voltaire (1694-1778) voit son œuvre encore vitupérée de nos jours par nombre de ceux que la liberté insupporte, corbeaux ensoutanés, rabbins obtus, gauchistes illettrés ou cagots barbus, en particulier ces derniers temps son remarquable Mahomet d’une belle actualité ! Il y établit un distinguo entre religion et superstition et il y affirme qu’on ne fait jamais de bien à Dieu en faisant du mal aux hommes… À soumettre, par exemple, à tous ceux qui revendiquent aujourd’hui par les armes des terres que Dieu leur aurait données, alors même qu’ils sont incapables d’en fournir les contrats de cession signés de Sa main…

B. D.

Danièle Sallenave, Castor de guerre, Gallimard, 2008

Romancière, nouvelliste, essayiste française de grand talent, née en 1940, Sallenave s’est fait connaître et reconnaître par des ouvrages tels que Les Portes de Gubbio, prix Renaudot 1980, Un printemps froid, en 1983, et plus récemment, le remarquable Viol et le non moins étonnant D’amour.

Critique, conférencière, féministe de longue date, Danièle Sallenave vient de se pencher pour une très longue étude sur l’œuvre de Simone de Beauvoir, un peu plus de vingt ans après le décès de l’écrivaine.

Une longue préface met en lumière les tenants et aboutissants de cette longue recherche, ainsi que les enjeux littéraires. L’éclairage procède d’une volonté scientifique de situer de la manière la plus aiguë l’auteur célèbre, ses attaches intellectuelles, ses préférences, ses réseaux, comme les nombreuses relations nouées dans les milieux d’avant et d’après la guerre.

Le portrait biographique, très documenté, n’est en rien, on s’en doute, hagiographique. La grande intellectuelle qu’est Sallenave prend la distance critique suffisante pour donner la juste mesure d’un personnage de haute culture, aux facettes parfois contrastées. L’évocation ainsi d’un trio amoureux de la fin des années trente, avec Sartre et une jeune étrangère venue en France, prend l’allure d’une radiographie décapante des personnalités.

Simone de Beauvoir ne sort pas toujours indemne de ce parcours. Mais Sallenave sait doser ses découvertes, ses analyses et les images que l’histoire littéraire a pu véhiculer à propos de deux esprits philosophiques pris dans les rets de l’histoire.

Plus de six cents pages pour dresser un véritable portrait, nuancé, habile à détrousser les faux-fuyants, les blancs parfois délibérés des Mémoires d’une jeune fille rangée, ou autres volumes autobiographiques.

Sans juger, sans déroger à sa rigueur intellectuelle, Sallenave nous invite à relire toutes les œuvres d’une agrégée de philosophie hyperdouée, devenue professeur, écrivain et grand penseur d’une époetc.que dite existentialiste. Une mort très douce, L’Invitée, entre autres, dessinent quelques jalons d’une aventure intellectuelle, et il n’est pas exagéré de dire que le travail de Sallenave est une somme qu’elle est à peu près la seule à pouvoir fournir tant la culture de l’auteur des Trois minutes du diable, tant son engagement, tant ses brillantes analyses donnent le tournis au lecteur.

L’ouvrage de 2008 s’inscrit dans une filiation, sorte d’hommage décalé à la grande aînée.

Une quinzaine d’années après Le Don des morts, manière d’éloge de l’acte littéraire, cette étude multiple montre, s’il le fallait encore, que Danièle Sallenave est en train d’inscrire son nom en caractères majeurs dans la littérature francophone, aux côtés d’illustres devancières ou contemporaines (Yourcenar, Beck, Djebar, Ernaux).

P. L.

Josef Winkler, Langue maternelle, Verdier, 2008

On se pend beaucoup dans le livre douloureux de Josef Winkler (1953), romancier autrichien, récent Prix Büchner. On évoque très souvent cimetières, morts violentes, sévices, brutalités, gestes de tortionnaires. La mort est la voisine presque de chaque page et pourtant, de toute cette matière endolorie, que le temps a à peine dégagée de sa gangue noire, de boue, de mort et de sang, Josef réussit à nous faire passer l’énergie de l’écriture, considérée comme l’outil contre toutes les épreuves de la vie.

De ce livre, traduit vingt-six ans après sa parution, l’on retiendra surtout cette vitalité d’enfance préservée, au-delà des années, comme une force irrépressible. Le père, la mère, les autres ont eu beau l’effrayer, le modeler à la manière fruste et rurale, Josef s’en sort par une rébellion de tous les instants. Son corps se rebiffe, son âme, surtout, se cabre. Il y a chez Winkler l’atroce lucidité d’un Pasolini sur ses proches et la garantie intérieure que rien chez l’homme n’est à prendre si ce n’est par lui-même, avec l’accord seul de sa personne, quel que soit son étranglement.

Des enfances. Pourrait-on dire, tant la prose survoltée, surréaliste, déchiquetée, explosive de Josef multiplie les angles d’attaque et répare les cruautés à coups de rosseries inventives. Quelle imagination bout sous ce crâne autrichien ! Quelle boulimie de blasphèmes, d’invectives, à l’endroit de ceux qui lui ont fait passer un mauvais quart d’heure, une mauvaise enfance.

On ne sort pas indemne de ces pages qui ressassent, comme un antichapelet de neuvaines, les morts de Jakob et Robert, pendus côte à côte, main dans la main. Ce motif revient avec une lancinante intensité.

Pourquoi écrit-on ? Pour sauver de la mort la mémoire des morts, me semble-t-il. Un grand livre.

P.L.

J.M.G. Le Clézio, Ritournelle de la faim, Gallimard, 2008

Le Clézio a obtenu le Nobel 2008 de Littérature et vient de publier au même moment un roman, au titre éloquent, Ritournelle de la faim.

L’auteur de Procès-verbal et de Désert a lorgné du côté de son pair et contemporain Patrick Modiano pour nous donner à lire, non pas un récit de voyageur et des lointains, mais une histoire ancrée en France (Paris, Nice), durant les années trente et quarante.

Il est vrai qu’un parfum modianesque sauce toute une série d’épisodes de l’intrigue. Ethel, fille du Mauricien Alexandre et de Justine, vingt ans en 1940, a fait diverses expériences décisives : amitié avec une exilée russe, avec son grand-oncle Soliman, dont elle hérite pour en être aussi vite dépouillée, amour avec Laurent, revenu d’Angleterre, apprentissage de la pauvreté...

La faim traverse ce roman. Elle est rude durant l’occupation allemande et n’épargne même pas les anciens nantis. Ainsi, à Nice, Ethel revoit dans un état proche du délabrement l’ancienne maîtresse de son père, Maude, réduite à chiper entre les rangées du marché les ordures pour nourrir elle-même et ses chats.

La gravité du récit tient à l’évocation sobre et prenante du Vel’ d’Hiv, des camps de concentration, de l’exode de 1940... Les portraits féminins sont particulièrement soignés et la lutte d’Ethel pour survivre renvoie à la belle Lalla de Désert.

Ce court roman est par ailleurs un juste rappel de l’histoire des années 1930 à la Libération, sans être en quoi que ce soit pesant. À lire.

P.L.

Armel Job, Le Commandant Bill, éd. Mijade, 2008

1. Résumé

En 1940, dans le petit village de Boisferté en Ardenne s’écrase un avion. Intrigués par le fracas, les hommes du village s’approchent de l’épave : ils découvrent un pilote et un co-pilote. Seul ce dernier, Werner, survit. Un problème se pose alors pour tous les villageois : que faire de lui ? Ils décident finalement de le garder prisonnier (de guerre) dans une grange. Petit à petit, un amour indicible nait entre Louisa et Werner.

Un des jeunes hommes du village, surnommé Cadet, est de retour. Il conte l’admiration qu’il a pour son chef, le commandant Bill, auteur d’exploits de guerre. Pour Cadet, le choc est grand lorsqu’il apprend qu’un ennemi vit dans le village ! De par son expérience de guerre, il détient une autorité nouvelle (qui était auparavant dévolue à son père) qu’il revendique en se référant à Bill.

Des Allemands débarquent dans le village pour retrouver leurs soldats. Cadet décide de tuer Werner. Deux points de vue s’affrontent : pour Louisa, c’est un homme, tandis que pour son frère, c’est un Allemand !

Les Allemands, à la recherche de Werner, constatent un incendie. Apprenant qu’il s’est déclaré la nuit, ils se disent surpris que personne n’ait tenté de l’éteindre. Leur chef ordonne donc une fouille complète de la grange. Ils accusent les villageois, mais Eva montre à l’Allemand un bouton d’une confrérie française et s’écrie que c’est Cadet qui est mort. Tout le village enterre Werner sous le nom de Cadet. Pour eux, la mort de Werner représente une vengeance sur les Allemands.

Les villageois pensent que Cadet, surnommé Bill en raison de son attitude de chef, et Louisa sont ensemble. Les Allemands, qui restent dans les environs, ont un « accident » et cet acte de sabotage est attribué au commandant Bill (alias Cadet), ce qui suscite une grande fierté à Boisferté. Mais la vérité est tout autre : l’homme enterré était bien Cadet. Werner a survécu et file le parfait amour avec Louisa dans un village voisin. Léon, l’unique personne connaissant la vérité, charge un jeune homme qui aime écrire de confier à la génération suivante que le commandant Bill, le héros, c’est Werner, mais qu’il ne participe à aucun fait de résistance : trahir les siens est impossible pour lui. Ces sabotages, attribués au commandant Bill, s’accomplissent en réalité sans organisation, de manière isolée.

2. Les intérêts de ce roman pour un professeur de français

- La dimension historique et géographique (cela se passe dans notre pays).

- La dimension sociologique : on s’intéresse davantage aux petites gens qu’à l’armée !

- Le vocabulaire rural utilisé à l’époque que l’on ne connait plus du tout aujourd’hui.

- La dimension linguistique : à l’époque, le dialecte est encore vivace face au français.

- Le dispositif littéraire du manuscrit trouvé qui apparait seulement à la fin.

- Les nombreux retournements de situation et les rétroactions. La vitesse du récit. Le suspense.

- Le mythe du commandant Bill. Au départ, ce commandant n’est qu’un chef de guerre admiré par Cadet. Bill va permettre à Cadet de revendiquer une autorité sur le village. Ensuite, Bill est Cadet pour les villageois. Puis il sert de nom à une organisation de résistants (qui n’existe même pas). Enfin Léon présente Werner, un Allemand comme étant Bill.

- La profondeur psychologique des personnages. Au début, les Allemands sont les méchants et les Belges des gentils qui ne peuvent pas faire le poids. Werner est le méchant prisonnier. Cette vision des choses sera reconsidérée : Eva donne un sécateur à Werner pour qu’il puisse s’échapper, Louisa l’aide. De plus, Louisa aime Werner. A l’inverse, Cadet considéré comme un héros de guerre s’avère être un homme cruel. On révise donc les stéréotypes des personnages (le héros, l’ennemi, le bon, le méchant…).

- Les interpellations de l’auteur au lecteur et une interpellation particulière au lecteur belge.

- Quelques réflexions conclusives intéressantes susceptibles de servir de sujets de discussions ou de dissertation. Le proverbe : « Toute vérité n’est pas bonne à dire », le fait qu’il faut quand même dévoiler cette vérité à la génération suivante : souci de mémoire et de transmission, et surtout la dernière phrase qui à mes yeux résume le livre entier : « Morts parmi les morts, qu’importe qui nous avons été. Repose en paix désormais. » Cette phrase est apposée sur la tombe de Cadet.

Caroline Sinnaeve


Information : la médiathèque est à la croisée
des chemins

La Médiathèque est à la croisée des chemins. Confrontée à de très gros problèmes financiers et aux mutations technologiques, elle essaie de redéfinir son offre, basculant peu à peu du traditionnel prêt de médias (vyniles, CD, DVD...) vers des services en ligne : téléchargements au format MP3, recommandation de choix aux usagers qui le nécessiteraient... Français 2000 a jugé intéressant de donner deux visions très différentes de cette évolution. Un premier texte, rédigé par D. Legrant, est un billet d’humeur : le point de vue d’un usager régulier de l’institution désorienté par les changements. Un responsable de la Médiathèque, M. Pierre Hemptinne, a bien voulu y réagir et un de ses collaborateurs, M. Bruno Hilgers, responsable du service pédagogique, clôt le tour d’horizon en nous présentant les services nouveaux (et les anciens qui restent parfois méconnus), et plus particulièrement ceux qui sont destinés aux professeurs.


Lire dans la revue les pages 88 à 93.

Pour remettre les idées à l’endroit...


Cinematek et Kompagnie


« Je décidai de me rendre à la CINEMATEK.

Elle venait d’être rénovée à deux pas de BOZAR.

Je n’avais plus de ticket de métro, je fis donc la file au KIOSK puis je m’aperçus plutôt que je devais me rendre à la BOOTIK.

Tiens, me dis-je, ils n’ont pas encore transformé BOTANIQUE en BOTANIK, mais cela ne saurait tarder. Dans quelque temps, je pourrai me rabattre sur la BIBLIOTEK, à moins que je n’aie envie d’aller au CIRK. Mais aurais-je assez de FRIK ? »

À peu de choses près, voilà comment devrait s’exprimer un de nos élèves prochainement, à moins qu’il ne le fasse déjà. La Cinémathèque vient d’être baptisée CINEMATEK à l’occasion de la rénovation approfondie de ses locaux et du Musée du cinéma. Elle ne fait que suivre en cela une mode bruxelloise permanente qui avait déjà atteint le Palais des Beaux-Arts et les transports en commun.

Mais quelle mouche a donc piqué les responsables ? Quelle manie nouvelle s’instaure ainsi dans les dénominations d’institutions publiques à Bruxelles ?

Sur les plateaux de télévision, à la radio, dans les journaux, la conservatrice de la Cinémathèque justifie à chaque fois ce choix en ces termes : « Ce choix est avant tout pragmatique : Cinémathèque, Filmarchief, Musée du Cinéma, Filmmuseum, comment condenser ces mots, ces concepts pour en faire – littéralement – notre enseigne ? L’exercice était difficile et le résultat certes discutable, linguistiquement incorrect dans toutes les langues. »

Bruxelles, ville internationale, se trouve régulièrement confrontée au problème de la dénomination de ses institutions. Pour respecter la loi, elle doit théoriquement le faire en deux langues : le français et le néerlandais. À ces deux langues s’ajoute évidemment l’anglais, s’insinuant régulièrement et de plus en plus dans les enseignes ou les publicités. Parfois même, les annonces (notamment de concerts) sont faites en anglais uniquement.

En inventant une novlangue à cette occasion, les initiateurs croient contenter tout le monde. En fait, ces mots ne sont ni français ni flamands. Ils sont « originaux », diront certains, « typiquement bruxellois », ajouteront d’autres. Ils ne dérangent pas des Bruxellois de souche, en effet, qui y décèlent même une parcelle d’identité.

Mais si l’argument linguistique est principal, on ne peut pas dire qu’il y a égalité de traitement entre le français et le flamand. Bootik, kiosk, Bozar, cinematek ont une consonance française à l’oral. À l’écrit, il est vrai, ils endossent plutôt un costume d’apparence flamande, kiosk étant le seul mot que l’on trouve dans un dictionnaire. Lors de l’apparition de « Bozar » dans le paysage bruxellois, plusieurs voix s’étaient pourtant élevées contre une pratique jugée iconoclaste et inutile. Apparemment, les décideurs ne prennent pas conseil auprès des chroniqueurs de la langue ni de ses observateurs... Peut-on voir là une influence insidieuse du langage SMS qui utilise à l’envi les « k » et les « z » ? Pensent-ils béatement que ces changements intempestifs amèneront une clientèle jeune voir les films de Buster Keaton ou les premiers kinétoscopes ou chronophotographes au Musée ? La culture n’a que faire de ces aménagements opportunistes.

Moi, en tout cas, je continuerai à fréquenter la Cinémathèque et je ferai la nik à la CINEMATEK, na.

Henry Landroit


(…) dans cette ambiance textoïde, on voit de plus en plus de boutiques qui affichent music, par exemle, pour musique, et pour faire bonne mesure music classic, ce qui finit par ne plus choquer personne. J’ai vu plusieurs fois sur des menus de restaurants – restauration rapide exige ! – salade nordic… Il faut reconnaître qu’au-delà de l’ignorance d’un préparateur de sandwichs la salade nordic a quelque chose de frais, de saumon-crudités au goût de Norvège, n’est-ce pas, des plus appétissants. Un plat jeune ! Décontracté. Cool est le mot que je cherchais… Mais le sommet (…), ce fut une notice affichée sur la porte vitrée d’un café qui annonçait : soirée poétic. Là, les pronostics sont ouverts… Mon pronostic est le suivant : la vague de dysorthographie publique ne fait que commencer. Si nous ne faisons rien, elle sera bientôt déferlante…

Claude Duneton, « De bric et de broc », Le Figaro littéraire, 29 janvier 2009.

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