Revue poesie
Français 2000, n° 192-193 - septembre 2004

Tous poètes !


SOMMAIRE

Éditorial : Coup d'envoi ! (J. Lefèbvre)

Dossier : Tous poètes ! Pourquoi et comment travailler la poésie en classe de français Introduction : Tous poètes ! / ? (J. Lefèbvre)
Pour sensibiliser les élèves du primaire aux activités de poésie (R. Massart)
Au secondaire supérieur : de la chanson au poème, et du poème à la poésie (J.-L. Dufays)
Aborder l'écriture - poétique notamment - par le biais des contraintes : une expérience (F. Chatelain)
Choses entendues à la journée d'étude « Tous poètes ! » (A. M. Abraham)
Au cœur des textes brefs, le haïku japonais. Pratiques de lecture et d'écriture (M. Hambursin)

L'invité du numéro
Entretien avec Lucien Noullez (C. Ganty)
Pour remettre les idées à l'endroit
Faut-il sauver le français ? (H. Landroit)
FLE Poésie au 1er cycle de l'enseignement secondaire au Burkina Faso (G. Sawadogo)
Compte rendu de Le français langue étrangère et seconde, de J.-M. Defays (I. Belu)

Dossier : Tous poètes !/?

ÉDITORIAL

Coup d'envoi...

J'ai une curieuse impression en m'installant devant mon clavier : l'année scolaire n'est pas encore achevée, nous sommes en pleines délibérations et je dois rédiger un texte que vous recevrez en septembre. Je voudrais à la fois vous souhaiter de bonnes vacances et une bonne rentrée. D'où l'usage d'un temps éminemment paradoxal, le futur antérieur !

J'espère donc que vous aurez vécu des temps de repos et de ressourcement, avec quelques bonnes lectures faites d'un esprit plus libre, dans la quiétude du bureau ou sur fond de vagues ou de cigales ; que les membres de la SBPF partis à Atlanta auront trouvé dans ce congrès international l'occasion de voir la francophonie d'un autre œil et d'enrichir leurs connaissances didactiques et que le petit groupe parti pour une vingtaine de jours en Tunisie aura connu de fructueux échanges entre enseignants de français langue maternelle et de français langue étrangère, entre cultures européenne et maghrébine.

Maintenant, passons au futur simple, pour épingler ce qui marquera l'année scolaire 2004-2005.
Pour la rentrée 2004, deux journées d'études !
La première, le 11 septembre, organisée par la Maison de la poésie et de la langue française en partenariat avec la SBPF, à Namur, rue de Fumal, et consacrée aux parlers régionaux.
La seconde, le 16 octobre, conçue par la SBPF (Alain Braun et Jean-François Cabillau) autour de l'écrit, dès 9 heures, à Mons, dans les locaux de la Haute École provinciale, avec possibilité de repas sur place et petits cadeaux pour les participants.
Pour le printemps 2005, une journée d'étude, le 10 mars, sur le théâtre contemporain. Ce sera une grande première. Cette fois, c'est acquis, l'IFCc (l'Institut pour la formation en cours de carrière) a reconnu la SBPF comme opérateur de formation. Nous serons accueillis dans les nouveaux locaux du Théâtre national, Boulevard Émile Jacqmain, à Bruxelles. Les participants pourront voir la nouvelle pièce de Jean-Marie Piemme, "Il manque des chaises". La formation élaborée par Michèle Ducheny, pour la SBPF, et Jacqueline Depermentier, pour le Théâtre national, comportera, le matin, des tables rondes sur le théâtre contemporain qui paraît parfois étranger et lointain et, l'après-midi, des ateliers interactifs. Elle sera animée par deux formateurs ayant une solide connaissance théorique et pratique du domaine : Philippe Ernotte et Christophe Meurée. Elle se déroulera en semaine, un jeudi, et nous aurons le plaisir de vous offrir un dossier didactique et une collation, de quoi nourrir l'esprit et le corps. Vous avez peut-être déjà repéré cette formation sur le site de IFCc ou dans le catalogue des formations. Ne tardez pas à vous inscrire. Parlez-en à vos collègues. Le caractère interactif des ateliers amène à limiter le nombre des participants à 30.
Depuis mai, quelques membres de l'équipe qui anime la SBPF réfléchissent et dégagent des pistes sur une question qui nous préoccupe depuis longtemps : comment faire connaître la SBPF à ceux dont elle veut soutenir le travail ? Nous connaissons les conditions parfois très difficiles dans lesquelles bon nombre d'enseignants exercent leur profession et doivent mettre en œuvre la pédagogie des compétences. Nous l'avons rappelé au ministre Hazette et je l'ai fait, le 28 avril, lorsqu'à Gembloux, la CAPP (Coordination des Associations pluralistes de professeurs) a interpellé des représentants des partis politiques (PS, MR, CDH et Ecolo) sur les problèmes de l'enseignement en Communauté française.
La SBPF ne peut remplir sa mission que si nous restons en contact avec les enseignants de terrain, les jeunes qui découvrent le métier, aussi bien que les moins jeunes qui connaissent parfois la lassitude. Cette écoute permettra de bien cibler le thème des formations et des publications de Français 2000. Parlez de la SBPF à vos collègues. Demandez-leur ce qu'ils en attendent. Communiquez-moi des réflexions - personnelles ou entendues autour de vous - sur le contenu des journées d'étude et des derniers numéros de la revue ; envoyez-moi des propositions pour en faire un véritable outil de travail, et même, plus concrètement et techniquement, faites des suggestions en matière de sigle, de logo, de canaux d'information. Toute réflexion, critique, négative, positive aussi, on ose l'espérer, sera la bienvenue et aidera l'équipe dans sa tâche.
Nous voulons pour l'instant réaliser un nouveau dépliant destiné à présenter la SBPF. Il pourra servir de support à l'information que vous donnez de bouche à oreille. C'est dans la mesure où nous représentons vraiment un nombre important d'enseignants que nous sommes un interlocuteur qui a du poids auprès de ceux qui prennent les décisions qui nous concernent.
Dans l'immédiat, je vous souhaite une bonne rentrée et j'espère vous voir nombreux à nos journées d'étude.

Jacques Lefèbvre
Président de la SBPF

Dossier : Tous poètes !
Pourquoi et comment travailler la poésie
en classe de français

Introduction : Tous poètes ! / ?

La journée d'étude « Tous poètes ! » a été accueillie par Monique Dorsel au Théâtre-Poème, le 27 mars 2004. Elle a réuni des fidèles de la SBPF et d'autres des Jeunesses poétiques. Le président Jacques Lefèbvre a ouvert la matinée par une réflexion poético-pédagogique : nous en donnons ici l'essentiel.

À Louis Dupont que j'ai d'abord connu sous son nom de poète, Louis Daubier

Comment intituler la journée d'étude consacrée à la poésie ? À peine lancé le « Tous poètes... », nous nous sommes interrogés sur la ponctuation. Faut-il s'en étonner ? Nombre de poètes au vingtième siècle, à la suite d'Apollinaire, ont supprimé les points et les virgules.
Tous poètes ! était d'un volontarisme utopique. Tous poètes ?, sous le signe du doute cartésien, traduisait un scepticisme suspect alors qu'on prône l'échec à l'échec. Mais peut-on éveiller, chez l'élève, la compétence poétique ? Et qu'est-ce que la poésie ? Celle qui se laisse lire ou qui défend sa perle comme une huître ? Celle qu'on écrit, bien ou mal ? Celle sur laquelle on glose et qui, parfois, semble la seule digne d'intérêt ?
Que d'interrogations au lieu d'exclamations lyriques ! Mais ne faut-il pas commencer par se demander quelle représentation, nous, enseignants, avons de la poésie ? Excite-t-elle notre cerveau droit ou notre cerveau gauche ? Quelles théories, quelles peurs, quels rêves, quels souvenirs réveille-t-elle ? Trouve-t-elle, en nous, des compétences

- de lecture ?
Nous avons lu des poèmes, pour des raisons diverses, avec des états d'âmes variés. Ils ont parfois suscité en nous des réactions indicibles ou fait figure de rébus.

- d'écriture ensuite ? Nous avons pondu l'un ou l'autre commentaire lors de nos études et pour préparer nos cours.
Mais… nous est-il arrivé d'écrire des poèmes ? Peut-être. Pour des raisons personnelles (seize ans, le cœur en bandoulière), non didactiques, pour nous former à enseigner la poésie. Et l'Institution cautionnait. Elle demandait, à l'examen, de rédiger une dissertation et non un sonnet. Un étudiant en mathématiques trouve pourtant normal qu'on attende qu'il puisse résoudre des équations pour lui donner son diplôme.

Tous poètes ? Vraiment ? Non. La poésie pose problème à l'école, et d'abord, je crois, chez les enseignants. Consommer, certes. Former des lecteurs avertis, qui commenteront un poème comme un œnologue un grand cru, à la rigueur. Éveiller à l'écriture et à la vie poétiques, c'est rare, et c'est bien regrettable. Dans les grandes circonstances, en effet, la poésie est présente et la didactique montre qu'écriture et lecture sont liées. La première est la meilleure préparation et le meilleur prolongement qui soient à la seconde. Et si nous craignions d'initier nos élèves à l'écriture poétique parce qu'elle nous gêne ? Et si, à cause de cela, nos « analyses » ne se réduisaient pas souvent au repérage de procédés de versification et de figures imagées ? Est-ce cela, saisir l'âme du poème ?

Jacques Lefèbvre, président

(la suite dans le numéro de la revue)

Début de l'article de J.-L. Dufays

Au secondaire supérieur :
de la chanson au poème, et du poème à la poésie

« La pensée avant d'être œuvre est trajet. »
Henri Michaux

Faut-il le dire, les raisons d'étudier la poésie au cycle supérieur des humanités abondent. Par-delà le prescrit officiel confirmé par les derniers programmes des deux réseaux, celles-ci tiennent aux vertus pédagogiques du poème : c'est un texte dense, autosuffisant, souvent emblématique d'un courant, d'une époque ou d'une esthétique, et qui se prête à une méthode d'analyse fine, ainsi qu'à des réécritures, des manipulations multiples et des proférations diverses.
La poésie, en somme, est source non seulement de plaisirs mais aussi d'apprentissages variés, ou plus exactement d'intégration de compétences mobilisant à la fois différents savoirs (historiques, rhétoriques, encyclopédiques), un ensemble de savoir-faire (lectoraux, scripturaux, oraux) et un certain savoir-être (dans la mesure où entrer en poésie, c'est adopter une certaine attitude, un certain regard).
Qui plus est, enseigner la poésie, à quelque niveau que ce soit, relève tout autant de l'initiation que de la réconciliation. La poésie n'est-elle pas le rapport premier que chaque être humain établit avec le langage ? D'une certaine manière, les élèves ne sont-ils pas déjà « tous poètes » ? Et notre rôle n'est-il pas, en partie, de les aider à retrouver en eux une manière poétique de voir et de dire le monde qui leur était familière dans l'enfance ? Pourtant, la rencontre entre le poétique et le didactique ne va pas de soi : tout enseignant qui s'y est frotté sait que la lecture des poèmes est l'occasion de bien des maladresses et des contresens, et que beaucoup d'élèves ont peu de gout spontané pour ce genre de textes.
Comment faire dès lors pour mettre en place les conditions d'une rencontre heureuse entre l'adolescent et le poème, et surtout pour faire en sorte que les différents apprentissages soient porteurs de sens pour les élèves ? J'avancerai ici cinq éléments de réponses qui se fondent sur deux décennies d'expériences personnelles, sur un certain nombre de lectures pédagogiques et didactiques, sur les témoignages de quelques collègues et sur l'observation de nombreux étudiants stagiaires. Ces éléments composent autant d'étapes d'un parcours - ou pour mieux dire, en paraphrasant Michaux, d'un trajet - possible dans les trois dernières années du secondaire, toutes filières confondues.

(la suite dans le numéro de la revue)

Quelques citations

« La poésie, (...) c'est cela d'abord : le trésor qu'on peut emporter partout. L'homme le plus démuni, qui le dépouillera de ce qu'il sait par cœur ? »
(Claude Roy, La Conversation des poètes, Gallimard, 1993, p. 22)

« (...) Restent les années de l'école. Pendant ce moment-là de la vie, les jeunes esprits, indemnes encore des préjugés culturels, pourraient rencontrer quelques grands poèmes avec assez de temps et de belle ingénuité pour prendre conscience de l'existence de cet emploi autre de la parole, et les maîtres se doivent donc de leur fournir cet apport. (...) Il ne faut pas substituer l'explication de la poésie, qui est une activité de la pensée, à la monstration de la poésie, laquelle est un au-delà de la pensée. (...) Et plutôt que d'initier les élèves à la critique textuelle, il faut utiliser les quelques années, ce n'est pas trop, de l'école primaire et du secondaire à apporter des poèmes, et à les faire apprendre par cœur, au moins quelques-uns, car c'est de ce seul fait qu'ils pourront accompagner les enfants dans leur existence à venir, prêts, en eux, à parler non à leur place mais avec eux, prêts à nourrir de leurs résonances et même de leur pensée - une pensée cette fois tout incarnée, une pensée du vécu - les événements graves au sein desquels chaque personne un jour ou l'autre s'engage : ils l'aideront à passer avec soi et d'autres êtres le nécessaire serment de fidélité à la vérité de la vie. »

(Yves Bonnefoy, « La poésie peut sauver le monde », entretien avec Macha Séry, Le Monde de l'éducation, septembre 1999, p. 14-20 [p. 18 et 20])

« Dans ce monde,
Nous marchons sur le toit de l'enfer et regardons
Les fleurs. »
(Issa)

« Limite-toi à la poésie
Ne perds pas ton temps en propos futiles
Si la conversation s'égare, somnole
Pour économiser ta force créatrice. »
(Bashô)

« Je crois que le langage de l'écriture et surtout la lecture poétique nous proposent un voyage entre l'inconnu et le connu. Dans cet espace qui s'ouvre entre la conscience de comprendre et celle de ne pas comprendre, se joue, je crois, un lieu d'être pour la liberté. À propos de la poésie contemporaine, Georges Perros disait : "Elle n'est pas obscure parce qu'on ne la comprend pas mais parce qu'on n'a jamais fini de la comprendre." C'est une phrase majeure pour moi. La poésie est une compréhension à l'infini, donc une ouverture de la parole. »

(Lucien Noullez, extrait de l'entretien avec C. Ganty)