Français 2000, n° 203-204, septembre 2006, 112 p.

« Des prépas plein nos cartables !»


SOMMAIRE

Éditorial (Jacques Lefèbvre)

Dossier : « Des prépas plein nos cartables ! »
Avant-propos (Jean-Louis Dufays)

Langue
Le français à la sauce anglaise : réflexions sur la question des anglicismes (Ysaline Parisis)
Réfléchir sur les fonctions et la relativité de l'orthographe française (Laurence Detienne)
L'anacoluthe : elle a plus d'un tour dans son sac ! (Mélanie Marlet)
Pour initier les élèves à la contre-argumentation (Mariska Mestdagh)

Littérature
Des chansons de dadaïstes... (Yves-Emmanuel Blanquet)
Introduire le surréalisme en une heure : est-ce réaliste ? Sûr ! (Geoffroy Delmotte)
Aragon : une heure de « Secousse » surréaliste (Émilie Menz)
Aborder le thème de la révolte à travers la chanson française : du « Chant des partisans » à « Motivés » de Zebda (Marie-Bénédicte Henrard)
« Mourir pour des idées » : signifiance au carrefour de voyages multiples (Guillaume Lohest)

Pédagogie
L'organisation du cours de français à l'École du futur. Récit d'une expérience en 1re secondaire
(Julien Bolomé)

Comptes rendus (Anne Marie Abraham, Claire Pirlet, Robert Massart)
Pour remettre les idées à l'endroit...
Orthographe, mon beau souci... (Henry Landroit)

Vous écrivez ?
La revanche de l'eau (Henry Landroit)
Le mur troué (Jacques Lefèbvre)

FLE
Lire dans une classe-passerelle (Sonia Bonkowski)
L'année de la francophonie en Roumanie (Robert Massart)

Éditorial :

Revenant de Liège où j'avais assisté à la remise des prix du douzième Concours international d'écriture pour adolescents, centré cette année sur le thème de la correspondance, je m'interrogeais sur le succès que remporte cette activité.

Le spectacle réalisé par le Théâtre universitaire royal liégeois autour des textes des lauréats montrait bien que l'atout essentiel du concours est de miser sur la créativité. Je crois que c'est une valeur essentielle en pédagogie. Voyons comment elle se développe dans ce cas-ci.

Tout d'abord, ce sont des classes qui constituent le jury de ce concours. Ceux qui conçoivent et peaufinent un texte savent qu'ils seront lus par des jeunes. Les pages primées le sont, non parce qu'elles sont les meilleures selon tel ou tel critère ou telle ou telle grille d'évaluation, mais parce qu'elles ont été aimées et préférées à d'autres. Priorité au cœur !

Ensuite, international, ce concours permet que se croisent des écrits de tous les pays et de toutes les cultures : c'est une porte de la francophonie largement ouverte. Il y a enrichissement mutuel des lecteurs et des auteurs.

Nous avons parfois peur de l'innovation et des risques qu'implique la créativité. Aussi l'organisateur du concours offre-t-il une aide pédagogique. Il ne s'agit pas de donner des recettes, mais d'ouvrir des perspectives et d'orienter la recherche. Nous le savons : le talent n'est pas inné.
Il ne suffit pas de proposer un concours pour que de petits génies se révèlent, un beau matin. Les enseignants obtiennent donc un appui didactique de qualité auprès de l'Atelier de lecture. Sur le site de celui-ci, ils trouvent encore une belle stimulation dans des textes d'auteurs invités à suivre les mêmes consignes que les élèves (voir aussi Français 2000, n° 199-200, p. 114-119). On associe ainsi dans ce projet trois partenaires parfois trop lointains : l'élève, le professeur et l'écrivain. Enfin, pour les lauréats, c'est un moment intense de bonheur que d'entendre dire et de voir mettre en espace ce qu'ils ont écrit. On ne s'ennuyait pas à cette remise de prix !

Deux directions indiquées par ce concours - le rôle du théâtre dans l'enseignement du français et la sensibilisation à la réalité de la francophonie -, l'ABPF les suit elle aussi en proposant trois activités pour cette année scolaire.

Les 12 et 13 octobre 2006, dans les locaux du CGRI (2, place Sainctelette, 1080 Bruxelles) et au théâtre de La Montagne magique (rue du Marais, 57, 1000 Bruxelles), l'ABPF organise un colloque où participants belges et étrangers pourront débattre de cette double question : comment la pratique du théâtre favorise-t-elle l'expression orale et l'initiation à la littérature ? La participation à ce colloque est gratuite. On peut s'inscrire à toutes les activités ou à une partie seulement. Vous trouverez encarté dans ce numéro un feuillet présentant le colloque et muni d'un formulaire de réponse.

Les 16 et 17 novembre 2006, nous nous associons de manière très active au colloque qui célébrera le 100e anniversaire de la Haute École Mons-Borinage-Centre sur le thème de « la maitrise du français ». Là aussi, la participation est gratuite.

Les 13 et 21 mars 2007, nous animerons une formation interréseaux IFC, dans les locaux de l'ULB, avenue Roosevelt ; le sujet en sera « La francophonie : quelles langues, quelles cultures, quelles littératures ? »

Voilà ce que nous avons voulu mettre sur pied pour emplir vos cartables d'idées dynamisantes. Vous constaterez en outre que ce numéro comporte beaucoup de contributions très pratiques puisqu'il s'agit de leçons, non pas « modèles », mais effectivement données dans des classes. En espérant qu'il rejoindra vos préoccupations, nous vous souhaitons une bonne lecture et une excellente année scolaire.

Jacques Lefèbvre
Président de l'ABPF

Dossier : « Des prépas plein nos cartables ! »
Avant-propos

Préparer des cours est sans nul doute l'une des tâches les plus fondamentales et les plus exaltantes du métier d'enseignant. C'est là que s'exerce au mieux la créativité professionnelle de chacun en même temps que le souci essentiel de joindre l'utile à l'agréable, le jeu au sérieux, les compétences aux appétences.

Peut-on exiger pour autant de demander à chaque enseignant de mener ce travail de manière solitaire, en s'appuyant sur ses seules ressources personnelles et en devant constamment sacrifier des heures de son temps libre ? N'est-il pas, au contraire, normal que chacun puisse, à l'occasion, renouveler ses contenus et ses méthodes en s'inspirant du travail que d'autres ont déjà réalisé avec talent ?

C'est parce qu'il se veut avant tout un outil au service de la pratique de ses lecteurs que Français 2000 est heureux de leur proposer aujourd'hui, en guise de cadeau de rentrée, un numéro tout entier consacré à des préparations de cours originales et motivantes. Destinées surtout - mais pas seulement - aux 2e et 3e degrés de l'enseignement secondaire, ces neuf leçons portent aussi bien sur des questions de langue (des anglicismes à la contre-argumentation en passant par les enjeux de l'orthographe et par… l'anacoluthe) que sur l'analyse de textes littéraires (de Tzara à Brassens en passant par Desnos, Aragon… et Zebda), et elles ont toutes été réalisées par de jeunes enseignants dans le cadre de leurs stages ou de leurs « leçons publiques » d'agrégation. À ces neuf préparations proprement dites nous avons joint en outre une réflexion stimulante sur « l'École du futur » telle que la conçoit un jeune enseignant au terme de ses études de régendat.

Faut-il préciser qu'on ne trouvera ici nul cours « clé sur porte », mais seulement des scénarios que chacun pourra adapter librement au rythme et aux possibilités de ses élèves ? Nous ne formulerons donc qu'un vœu pour conclure cet avant-propos : que ce florilège de suggestions donne matière à des leçons en actes aussi fécondes que passionnantes !

Jean-Louis Dufays, coordinateur du numéro

Le contenu de ce numéro se veut aussi une invitation lancée à chacun et chacune d'entre vous qui enseignez le français, à l'école primaire, au secondaire inférieur ou supérieur, dans une Haute École, à l'université... Vous avez sûrement, dans vos fardes, dans votre ordinateur, voire dans vos archives, des leçons - peut-être pas mises en forme ni rédigées, mais qui ne demanderaient qu'un léger toilettage - qui ont été particulièrement réussies, originales dans leur contenu ou leur approche du sujet, dans lesquelles vous avez investi beaucoup de temps, d'énergie, de créativité, de patience...
Pourquoi ne pas les partager avec des collègues ? L'ABPF se fera une joie de les diffuser, soit dans la revue, soit par voie électronique, par courriel ou sur le site...
Le comité de rédaction attend beaucoup de votre participation... et vous en remercie.

Une leçon de langue...

Le français à la sauce anglaise

Public : classes du 2e ou du 3e degré, toutes sections

Objectifs

Cette leçon a pour but d'apprendre aux élèves à réfléchir sur un phénomène qui touche la langue française au quotidien. Il s'agira de les pousser à élaborer des hypothèses afin d'établir un, voire plusieurs classements qui mettront de l'ordre dans les nombreux types d'anglicismes existants.
Après cette approche assez formelle de la langue, les élèves seront invités à aborder une réflexion plus générale sur le processus de variation, dans lequel s'inscrivent les anglicismes, et sur la langue française, le but étant qu'ils parviennent à se forger une opinion critique du phénomène, de ses aspects positifs, comme de ses abus. Gageons que leur usage du « franglais » en sera plus critique et raisonné…
Parallèlement, pour l'enseignant, il s'agit de cerner une question assez vaste et pointue en peu de temps : il faut donc arriver rapidement au cœur du sujet. Nous souhaitons offrir des critères de classement clairs et rigoureux aux élèves et les aider à en user.
Il convient, cependant, de ne pas rester prisonnier d'une typologie, mais d'ouvrir la question de manière plus générale à une véritable réflexion sur la langue et la société. Comme on touche à des thèmes parlants qui risquent bien d'interpeller les élèves (domination des USA, statut de la langue française…) mais qui ne pourront pas, faute de temps, mener à un débat à proprement parler, il s'agira de constamment recentrer le propos vers la question qui nous préoccupe pendant cette heure de cours. En revanche, comme il s'agit d'un phénomène que les jeunes connaissent bien, il s'agit d'être ouvert à leurs suggestions et à d'éventuelles « actualisations » de corpus.

Contenu de la leçon
Introduction : « It is not because you are »

Pendant la phase de contextualisation, les élèves sont amenés à écouter la chanson « It is not because you are » de Renaud, qui traite, sur un mode ludique et parodique, de la question de l'utilisation très approximative et francisée de l'anglais par un locuteur francophone (accent, pauvreté de la langue, erreurs…). Après avoir brièvement commenté la chanson, les élèves sont amenés par le professeur à deviner le thème de la leçon. L'enseignant les invite, une fois le sujet trouvé, à rédiger la définition, toute spontanée, de ce qu'est, pour eux, un « anglicisme ».
Pour la phase de décontextualisation, il s'agit, en deux temps, d'amener les élèves à affiner leur définition intuitive du phénomène des anglicismes.

Qu'est-ce qu'un anglicisme ? Tentative de classement

Dans un premier temps, le professeur demande de repérer, à partir de quatre mini-corpus1, des critères de classement, afin de réaliser une sorte de typologie. Il s'agit, à partir d'une méthode inductive, de demander aux élèves quel critère a pu conduire au classement des anglicismes, répartis en critères de classification et occupant des colonnes distinctes au sein de ceux-ci.

a) Premier critère

nylon
laser
twist
walkman
baby-sitter
drink
breakfast
interview
réaliser
slip
black-out

b) Deuxième critère

has been
made in
to be or not to be
happy end

redingote
stresser
paquebot
strip-teaseuse
bouledogue

c) Troisième critère

boycott
charter
policeman

bungalow
curry
ketchup

stencil
nurse
test
jury
pedigree

d) Un cas à part…

forcing
pressing
faire son footing
faire du bronzing

Les élèves sont amenés, après une observation attentive des tableaux - et éventuellement quelques indices délivrés par l'enseignant -, à découvrir les trois critères de classement qui ont présidé à cette organisation.
(suite dans la revue)

Ysaline Parisis

Une leçon de littérature...
Des chansons de dadaïstes

Public : classes de 4e ou de 5e année, toutes sections
Prolégomènes

Contexte de la leçon
Le contexte général du parcours dans lequel s'inscrit la leçon est celui de l'appropriation, par les élèves, du surréalisme. La saisie de ce courant est précédée d'une sensibilisation au dadaïsme. L'objectif de la leçon est celui d'une exemplification des caractéristiques du courant du début du XXe siècle. Ceci étant dit, la leçon pourrait également être envisagée comme voie de découverte du mouvement Dada.

Compétences visées
Trois registres de compétences sont visés dans l'heure de cours. Un premier ensemble relève des savoirs sur la littérature et l'art. Il nourrit le dessein de servir l'introduction au surréalisme par l'étude de textes dadaïstes.
Un deuxième ensemble porte sur les savoirs conceptuels et les différentes manières de concevoir la littérature, l'écriture, la lecture. Cette dernière entité se trouve coulée dans la 6e fiche du Programme de l'enseignement du français dans le 3e degré des humanités générales et technologiques de la Fédération de l'enseignement secondaire catholique sous l'intitulé : « Dans des situations-problèmes significatives, participer de manière réfléchie à la vie culturelle et élargir le champ de ses pratiques culturelles en abordant le concept de littérature sous différents éclairages croisés qui permettent d'en construire une définition complexe. »
Enfin, le cours participe également à la compétence 5 du programme évoqué supra : « Dans une situation-problème significative, construire un ou plusieurs réseaux de signification, pour répondre à des questions suscitées par la lecture d'un texte, porter une appréciation personnelle sur le texte, faire part de son interprétation à travers divers moyens d'expression (au cours d'une discussion, dans un compte rendu de lecture, par des réécritures, des mises en voix). »

(Suivent deux textes : « Manifeste cannibale Dada », de Francis Picabia, et « Chanson Dada », de Tristan Tzara)

Déroulement de la leçon
Contextualisation
Le professeur commence son cours par la lecture du texte de Picabia. Il est souhaitable qu'il n'ait pas adressé auparavant la parole aux élèves, qu'il utilise un ton assez autoritaire afin de provoquer un certain effet de surprise auprès des apprenants. Il n'est pas vain que l'enseignant ait mémorisé le texte, afin que les élèves aient un moment de doute sur la nature du propos. Décontextualisation
Il convient de demander aux élèves de rappeler brièvement les caractéristiques du dadaïsme afin qu'ils puissent inscrire la matière de l'heure de cours dans un ensemble de références connues par ailleurs. Ces caractéristiques, ainsi rappelées, serviront de pistes d'analyse des textes étudiés au cours de l'heure. Si le rappel est problématique, il sera proposé aux élèves de réaliser l'exercice d'analyse et de dégager ces caractéristiques en fin d'heure.
Analyse du texte de Tzara : « Chanson Dada »
À la suite de la lecture du texte, il est indispensable de faire réfléchir les élèves sur les différentes acceptions du terme « dada ». Si dans le langage enfantin, le terme désigne un cheval, dans le langage familier, « dada » signifie la passion, les occupations préférées. Dans le cadre du courant artistique, le terme aurait été trouvé par hasard (la technique du coupe-papier) dans le dictionnaire Larousse, le 8 février 1916 à Zurich, au café Terrasse par Richard Huelsenbeck - comme il le revendiqua plus tard -, par Tristan Tzara - selon les témoignages. Le terme fut considéré comme assez loufoque pour désigner un mouvement artistique et littéraire iconoclaste. D'un point de vue international, dada signifie pour le nègre Krou : « queue de vache sacrée », en russe et en roumain il s'agit d'une double affirmation…
Il est important que l'enseignant souligne l'aspect international que revêt le courant artistique, fût-ce au regard des différentes nationalités de ses membres. Le professeur aura, alors, l'occasion de poser les jalons du contexte historique de l'époque si cela n'a pas encore été fait.

L'objectif poursuivi par l'analyse du texte est double. D'une part, il est attendu que les élèves formulent l'impression générale que produit le texte. D'autre part, il convient qu'ils puissent étayer cette impression générale.
La formulation de l'impression générale peut se réaliser en deux temps. Durant un premier moment, il est demandé aux élèves d'expliquer en quelques mots le texte de Tzara. Il est attendu qu'ils éprouvent une réelle difficulté à réaliser cette consigne. Fort de ce premier exercice, dans un second temps, l'enseignant demande aux apprenants de tenter de formuler le sentiment que leur procure la lecture de ce texte. Sont attendues, parmi les effets produits par le texte, les notions d'incompréhension - pouvant être illustrée par la difficulté des élèves dans le premier moment de l'exercice - et d'absurdité.
En ce qui concerne les procédés textuels mis en œuvre pour produire de tels effets, plusieurs procédés peuvent être pointés.
(suite dans la revue)
Yves-Emmanuel Blanquet

Comptes rendus des ouvrages suivants :

Chantal Meyer-Plantureux, Les Enfants de Shylock, ou l'antisémitisme sur scène, Bruxelles, Complexe, 2005 (par Anne Marie Abraham)

Repères grammaticaux 3/4, Éd. Van In (par Claire Pirlet)

Théories et lectures de la relation texte-image, collectif du GRIT (UCL, Louvain-la-Neuve), éd. par J.-L. Tilleuil, Cortil-Wodon, Éditions Modulaires Européennes, 2005 (par Robert Massart).

Rubrique « Vous écrivez ? »

Deux nouvelles, de Henry Landroit et de Jacques Lefèbvre, et cet appel à nos lecteurs :

Dans le cadre de cette rubrique « Vous écrivez ? », l'ABPF serait heureuse de publier l'un ou l'autre texte littéraire dont vous seriez l'auteur... Poème, nouvelle, conte, essai ou réflexion, bouquet d'aphorismes, voire sketch ou saynète...
Méditons cette réflexion particulièrement déroutante lue dans Le Monde 2 du 22 juillet 2006, et tirée d'une nouvelle pour le moins paradoxale de Franz Bartelt : « Le seul danger auquel sont exposés les écrivains qui publient, toutes catégories confondues, c'est un jour d'avoir un lecteur. »
Précisons que le héros de cette histoire est un écrivain-sans-succès dont l'ambition s'inverse : c'est de devenir l'absolument maudit de la littérature... Idéal bien près d'être atteint, n'était un seul irrécupérable exemplaire d'un seul de ses livres acheté par un inconnu il y a plus de vingt ans... Alors, chers collègues, chers lecteurs et lectrices, osez courir le risque et affronter le danger : à vos plumes !

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