CITATIONS

" François Le Lionnais, pour échapper à l'enfer de Dora, le pire des camps de concentration, imagine d'abord d'établir par la seule remémoration une sorte d'inventaire de tout ce que les civilisations ont pu édifier, Théorie des Nombres, Électricité, Optique, Chimie. Puis de feuilleter en esprit un grand livre de Peinture, de recomposer par les seuls yeux de la pensée les grandes œuvres de l'art. Défilent ainsi dans son esprit La Vierge au chancelier Rolin de Van Eyck, en essayant de reconstituer chacun des chapiteaux, avec les positions diverses des lapins, Saint François recevant les stigmates de Giotto, La Fuite de Sodome de Lucas de Leyde, la Mélancolie de Dürer, dont il recompose le carré magique en se souvenant qu'il contient la date de sa création, 1514. Une galerie d'œuvres immatérielles se dispose au fond du tunnel où mouraient par centaines les détenus, et dont parfois s'isolent, comme hallucinés, un détail, une couleur, qui lui offrent la grâce, pour quelques moments, de supporter l'épouvantable.
Les exemples sont plus nombreux qu'on ne l'imagine. Ce recours à la mémoire, ce soutien d'un trésor de culture, fut commun à tous les camps, quelle que fût l'idéologie qui les avait construits. Emprisonné durant l'hiver 40-41 au camp de concentration de Griazowietz par les Soviétiques, le peintre Joseph Czapsky entreprend de donner à ses compagnons de captivité un cours sur Proust et Delacroix. Il leur commente, par des températures de -45° et mourant de faim, À la recherche du temps perdu. (…)

Aucune bibliothèque, aucun livre pour aider ces damnés du monde moderne. Seule la mémoire de ce qu'ils avaient lu ou vu durant le temps de paix pouvait les aider à franchir les portes de fer. Une mnémotechnique des jours heureux affrontait l'amnésie du temps des brutes. Pour lutter contre l'anéantissement de l'âme, les poèmes, les tableaux, les savoirs étaient page après page remémorés, convoqués, invoqués. Pour masquer la réalité des barbelés, des miradors, des fossés et des fours, l'esprit trouvait moyen de dresser le décor fugace, immatériel, d'un étonnant Théâtre de Mémoire.
Ce que vous avez dans la mémoire, aucune Gestapo, aucune Guépéou, aucune CIA ne peut vous le prendre. "

(Jean CLAIR, La Barbarie ordinaire. Music à Dachau,
Gallimard, 2001, p. 108-109 et 110-111)


J'ai peine à soutenir le poids d'or des musées,
Cet immense vaisseau.
Combien me parle plus que leurs bouches usées
L'œuvre de Picasso.

Là, j'ai vu les objets qui flottent dans nos chambres,
Trop grands ou trop petits,
Enfin, comme l'amour mêle bouches et membres,
Profondément bâtis !

Les muses ont tenu ce peintre dans leur ronde,
Et dirigé sa main,
Pour qu'il puisse, au désordre adorable du monde,
Imposer l'ordre humain.

(Jean COCTEAU, Plain-Chant, cité dans Seghers, Livre d'or
de la poésie française des origines à 1940,

Verviers, Marabout Université, s.d., p. 381)

Retour à Des mots et images 1

Retour à Des mots et images 2