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Français 2000, n° 196-197 - mai 2005

Des planches à l'estrade (1)



SOMMAIRE

Éditorial (L'équipe de l'ABPF)
La place du français dans le Contrat stratégique pour l'éducation	  2
Dossier : Des planches à l'estrade 1
Mise en situation (M. Ducheny)					  6
Le théâtre à l'école : quelle place pour le texte d'auteur ?		 10
(J.-P. Dopagne)
Oser l'écriture théâtrale (V. Romain)				 24
Dom Juan ou l'étrange séduction : de la comédie à la tragédie 	 26
(J. Lefèbvre)
L'enseignement du théâtre dans les collèges et lycées du Bénin	 41 
(A. Agbazahou)
Comptes rendus et bibliographie (M. Ducheny, C. Michel)		 51
L'invité du numéro	
Entretien avec Frédéric Dussenne (C. Ganty)			 59
Variactualité
Comment aborder la lecture en classe maternelle ? (M. Waelput)	 72
Vous écrivez ?
Ada (J. Mairesse)							 80
Pour remettre les idées à l'endroit
Les anglicismes, bêtes et méchants ? (H. Landroit)			 86
Comptes rendus
(A. M. Abraham, J. Lefèbvre)					 89
FLE
Interculturalité, français langue étrangère et didactique		 93
(J. Lefèbvre, Ch. Buisseret)


DOSSIER : Des planches à l'estrade 1
Mise en situation

(...)

Ce n'est certes pas la première fois que Français 2000 s'intéresse aux relations entre le théâtre et l'école. Il est révélateur de reparcourir ces anciens numéros (ils sont encore disponibles !) et d'y retrouver des noms, celui de Roger Deldime, par exemple, qui fut pendant longtemps directeur du Centre de sociologie du théâtre de l'ULB, qu'il avait fondé en 1970, et qui anime actuellement, depuis dix ans, le théâtre La Montagne magique.

En mars 1992, il ouvre le dossier par une réflexion sur les enjeux culturels et artistiques du théâtre à l'école et s'interroge : « […] fait-on une pédagogie du théâtre ou une pédagogie par le théâtre ? Le théâtre en tant que fin artistique et culturelle ou le théâtre comme moyen d'enseignement ? » Il démontre nettement qu'il penche pour la première branche de l'alternative.

En avril 2000, son intervention s'intitule « L'initiation théâtrale des jeunes passe nécessairement par la formation des enseignants ». Il y analyse principalement le projet de La Montagne magique : « Voir du théâtre professionnel, s'exprimer par le jeu dramatique : deux voies fécondes pour créer le désir culturel chez les jeunes. À condition d'en faire, à la fois, des spectateurs actifs et des praticiens créatifs. » « À quoi bon, écrit-il, prétendre développer la culture, à quoi bon aider financièrement la production de manifestations artistiques si, en même temps, on ne met pas en place les stratégies qui en sont l'indispensable condition d'accès ; si, en même temps, on ne favorise pas auprès de tous les citoyens - dès leur plus jeune âge - les apprentissages qui leur donnent sens ? »

Nous nous devions donc de placer Roger Deldime en bonne place dans ce numéro de mai 2005. D'autant qu'il vient de publier son Manifeste. Pour une éducation au théâtre, chez Lansman, à l'occasion du 25e anniversaire de Promotion Théâtre et du 10e anniversaire de La Montagne magique. Une somme, un bilan, des projets pour l'avenir aussi, en dix chapitres courts et percutants, 24 pages en tout. Développer la société et construire l'individu (un théâtre citoyen, les jeunes : une priorité, scène et cité : théâtre et liberté) ; l'engagement ; l'art, enjeu d'éducation ; former : une urgence ; devenir spectateur avisé ; s'approprier le théâtre ; éloge de la difficulté : les titres de chapitres en disent déjà long…

Morceaux choisis :

« Aujourd'hui plus qu'hier, il est impérieux que les politiques, les artistes, les experts et les éducateurs se projettent dans l'avenir et indiquent des pistes en affirmant leurs exigences d'idéaux et de valeurs humanistes. Pour contrecarrer la désertification intellectuelle croissante et la propagation d'une morale frelatée qui mutilent la raison, oblitèrent l'esprit, avilissent l'humain. » « Mélange d'invention, de questionnement, de complexité, de vivacité et de beauté, à la croisée de l'intime et du collectif, l'art du théâtre, antidote à la myopie du sens, concourt à la construction intellectuelle et affective de la personne, au développement de la sociabilité et à l'élaboration de la conscience citoyenne. »

« Tous les spectacles proposés doivent répondre au critère de qualité artistique. Critère à propos duquel il faut se montrer intransigeant. D'autant plus intransigeant qu'on s'adresse à des jeunes et que la tentation est grande de leur montrer certains sous-produits fort médiatisés dont on sait qu'ils font recette tant sont grandes leurs incitations publicitaires. »

« Une pédagogie pour le théâtre, c'est impliquer les jeunes spectateurs dans la totalité de l'acte théâtral afin de les rendre complices du mystère de la création. De les faire participer à l'essence même du théâtre. »

« Partie intégrante d'une formation fondamentale équilibrée, l'initiation théâtrale doit être considérée comme une fin et pas seulement comme un moyen. Sinon elle se vide de sa substance artistique, de sa vibration poétique et perd de sa signification essentielle. Le théâtre n'est ni une leçon, ni une méthode (fût-elle active), ni une matière d'enseignement, mais une démarche créative, une interrogation permanente, un déplacement continu de la question à venir, une judicieuse appréhension esthétique du monde. »

Voilà dans quel esprit je souhaitais ouvrir les deux numéros que nous consacrerons aux relations entre le théâtre et l'école, version 2005. Espérant que ces quelques réflexions vous aideront à préciser et à enrichir les vôtres.

Ce premier numéro est introduit par une très intéressante contribution de Jean-Pierre Dopagne, écrivain de théâtre, qui fut professeur de français. Le ton sera ainsi donné : nous essayerons d'aborder les relations « théâtre-école » de la manière la plus pédagogique et la plus concrète possible.

Le théâtre à l'école : quelle place pour le texte d'auteur ?

Romaniste, professeur pendant quinze ans dans l'enseignement secondaire, Jean-Pierre Dopagne doit sa reconnaissance publique en tant qu'auteur dramatique à L'Enseigneur, un des plus grands succès du théâtre belge des dernières décennies, prix littéraire du Conseil de la Communauté française en 1994, et dont une nouvelle version - Prof ! - a été jouée plus de trois cents fois en France, dans l'interprétation de Jean Piat. Il s'impose depuis quelques années comme l'un des auteurs les plus régulièrement joués sur les scènes belges. Ses textes sont également à l'affiche des théâtres parisiens, ainsi que traduits et représentés dans plusieurs pays, européens et autres.

Il associe de plus en plus son activité d'auteur au travail d'écriture dramatique dans l'enseignement secondaire.

La pratique du théâtre à l'école n'échappe pas aux questions que pose l'exercice de toute activité sociale ou artistique en milieu pédagogique, et ce quant à ses acteurs, ses objectifs, ses méthodes et ses outils.

Dès l'abord, il serait préférable d'écrire : théâtres à l'école. Il y a en effet autant de théâtres que d'écoles qui abordent cet art : certaines écoles développent des ateliers, d'autres visent le « spectacle de fin d'année » ; certaines travaillent pendant les cours d'expression, d'autres pendant les temps libres ; certaines recourent à l'improvisation, d'autres à des textes du répertoire ; certaines s'adressent à des classes constituées, d'autres à des groupes de volontaires ; certaines gèrent les projets avec les professeurs, d'autres font appel à des artistes extérieurs ; certaines donnent des représentations devant les élèves, d'autres devant les parents ; certaines jouent dans la salle de sport, d'autres au centre culturel local, d'autres encore ne jouent pas…

Les résultats et les bonheurs sont divers. Nous avons tous en mémoire de ces spectacles scolaires dont on aspirait à voir la fin ; nous avons aussi vécu de ces instants de grâce où l'on ne savait plus si l'on se trouvait à l'école ou au théâtre, de ces instants de grâce où élèves-comédiens et spectateurs, transportés à des années-lumière de la planète enseignement, respiraient à l'unisson de la magie théâtrale.

Existerait-il des clés qui expliqueraient la réussite - pour ne pas dire le succès - de certaines approches dramatiques en milieu scolaire ?

C'est une double réponse que je vais tenter d'ébaucher ici : celle d'un ancien enseignant qui a beaucoup pratiqué le théâtre avec ses élèves et qui continue d'œuvrer au « théâtre à l'école », et celle d'un auteur dramatique toujours intéressé et curieux lorsque des élèves lui demandent l'autorisation de jouer l'une de ses pièces.
(...)

Dom Juan ou l'étrange séduction : de la comédie à la tragédie

Il y a quarante ans, ceux qui enseignaient la littérature française en « rhétorique » inscrivaient au programme Tartuffe ou Le Misanthrope. C'étaient, selon eux, les grands crus de Molière ; Dom Juan, par contre, réécriture hâtive d'un scénario à succès, n'avait pas atteint son objectif : pallier l'échec du Tartuffe. Aujourd'hui, par contre, Dom Juan fait figure de chef-d'œuvre. Pourquoi ? Et quel est l'intérêt didactique de la pièce ?

[On signale ici les pistes didactiques que l'auteur développe dans sa contribution]

Première piste didactique : montrer qu'un chef-d'œuvre n'est pas nécessairement une pure création, mais peut être la reprise particulièrement réussie d'un thème

Deuxième piste : signaler l'importance du public dans la vie d'une pièce et ainsi initier au concept de « réception »

Troisième piste : initier à la mythocritique, aborder la naissance d'un mythe

Quatrième piste : initier à la psychocritique, poser sur l'œuvre une grille interprétative qui se réfère à l'un ou l'autre théoricien

Cinquième piste didactique : reprendre un autre aspect de la mythocritique, retracer (partiellement) le développement d'un mythe qui, lorsqu'il survit de siècle en siècle, fait office de miroir pour les récepteurs

Sixième piste : inscrire la pièce dans son contexte socioéconomique

Dernière piste didactique : montrer qu'une grande œuvre est inépuisable et ne peut être enfermée dans un seul commentaire

(...)

Comptes rendus et bibliographie

Michèle Ducheny (ABPF) et Cécile Michel (Théâtre National) ont rassemblé des informations utiles concernant les activités de théâtre à l'école.

Trois textes, un par degré, pour aborder le théâtre, le jeu théâtral, avec des élèves du secondaire : Une belle matinée de Marguerite Yourcenar, Les Amants du métro de Jean Tardieu, Forfanteries d'Olivier Coyette.

L'association Promotion Théâtre en collaboration avec les éditions Lansman publie des textes d'auteurs dramatiques destinés aux élèves de l'enseignement secondaire.

Informations : tél. 064-23 78 40, ou info@lansman.org

La bibliographie énumère des ouvrages traitant des rapports entre théâtre et école, donnant des outils pour appréhender le texte de théâtre ou le jeu dramatique, et enfin signale des sites utiles.

Interview d'un metteur en scène belge talentueux et passionné : Frédéric Dussenne, passeur de chemin

Un pays noyé est en chantier pour le Rideau de Bruxelles, une longue journée de répétition se termine, mais Frédéric Dussenne a accepté d'emblée notre interview, avec l'élégance des hommes habitués à vivre dans l'urgence.

Rendez-vous est fixé à Bruxelles un soir de février dans les locaux de L'Acteur et l'Écrit, troupe qu'il a fondée en 1996 après la dissolution des Ateliers de l'Échange. Une bande de jeunes comédiens mordus de théâtre attend l'ouverture des portes… Mais le voilà qui vient à nous, ouvert et souriant !

La petite quarantaine bien portée, grand et mince, chevelure en liberté, Frédéric Dussenne a conservé la grâce du jeune premier et l'élan de la jeunesse. Installé dans son fauteuil de cuir, il se laisse guider par nos questions, tout en construisant son propre discours avec beaucoup de cohérence et de conviction. De plus en plus détendu. Les mots ruissellent en cascades, parfois s'arrêtent pour serrer la pensée au plus près. L'émotion fait briller le regard. Au fil de l'échange ponctué d'éclats de rire, nous découvrons tour à tour le comédien, le metteur en scène, le pédagogue, l'homme de théâtre et de culture passionné par l'œuvre de Paul Claudel et de Paul Willems. Il nous explique l'importance du chemin à indiquer au jeune acteur et nous livre les clefs pour comprendre les œuvres qui le font vibrer.

En nous quittant, il nous montre le décor de répétition du Pays noyé : du noir et du blanc, une cloison et trois portes. Un espace dépouillé pour laisser la place à l'acteur qui va incarner le texte. Le chemin refait à chaque représentation et la porte dont nous devons avoir les clefs !

Qu'est-ce qui vous a amené au théâtre, Frédéric Dussenne ? Y êtes-vous venu directement ou par des détours ?

J'y suis un peu venu par l'école. En fait, quand j'avais cinq ans, ma tante était prof de français et donnait des cours de poésie. On travaillait sur des poèmes qu'on lisait. C'est elle qui m'a donné l'envie, le plaisir du plateau. Et puis quand je suis arrivé dans le secondaire, j'ai participé à des ateliers théâtre. En dernière année, on devait faire un travail oral et comme il y avait une salle de spectacle dans l'école, j'ai proposé à mon prof de français de monter La Cantatrice chauve de Ionesco. J'ai été trouver le directeur qui m'a dit : « Voilà les clefs ! »

J'ai donc travaillé toute l'année scolaire et on a présenté la pièce en juin. Ça s'est très bien passé et, l'année suivante, j'ai monté Caligula de Camus. L'école m'a donc donné envie et m'a soutenu les deux premières fois. Et dans l'excitation de tout faire soi-même, la mise en scène, le décor… est venue l'envie d'entrer dans une école de théâtre.

J'ai lu quelque part que vous aviez entamé des études de droit.
Pas d'emblée. J'ai d'abord entamé l'IAD à Louvain-la-Neuve et j'ai mal vécu certaines relations pédagogiques. Comme je ne voulais pas faire mon service militaire tout de suite, je me suis inscrit en droit : j'ai passé la première candi au jury central et j'ai fait ensuite une deuxième candi. Puis, j'ai décidé de reprendre mes études de théâtre. J'ai été mis en contact avec le Conservatoire.

André Debaar, le seul acteur que j'avais identifié à l'époque parce qu'il passait à la télévision, m'a proposé d'assister à son cours pour me permettre de voir ce qu'était le théâtre. Ensuite, j'ai suivi le cours de Claude Etienne pendant un an et je suis entré chez Debaar au Conservatoire. C'est là que tout a commencé. Le détour par le droit était donc un peu une erreur mais cela faisait plaisir à mon père.

Un message peut-être aux jeunes, c'est qu'il ne faut pas avoir peur de faire certaines erreurs de choix ?

Oui, je ne regrette absolument pas ces deux années d'université parce que cela m'a ouvert l'esprit. Tous les cours de sciences humaines en candidature ne pouvaient que me passionner. C'était directement en rapport avec ce que j'allais faire plus tard. C'est quand je suis rentré dans le droit positif de façon plus radicale que je me suis dit que ce n'était pas pour moi. Cela a confirmé mon choix concernant le théâtre.

C'est donc finalement par la formation d'acteur que vous êtes venu au théâtre et à la mise en scène...

Oui, parce que pour moi le théâtre, c'était le jeu d'acteur. Paradoxalement. Alors que dès le départ je faisais de la mise en scène : je jouais dans les pièces en organisant d'emblée tout pour les autres.

Vous étiez en quelque sorte un chef de troupe… un peu comme Molière, à la fois acteur et metteur en scène.

Oui, il y avait de cela. Pour moi, cela ne faisait qu'un, mais la place centrale, c'était celle de l'acteur, celui qu'on voit, qui est sur la scène. Pendant mes études au Conservatoire, on me demandait souvent de venir voir les scènes des autres, de donner mon avis et d'aider à ce que cela se fasse.
Et je me suis rendu compte que je me sentais bien dans cette position. Donc, tout en continuant mes études d'acteur, je me suis rendu compte que la mise en scène était une voie qui me correspondait bien. Maintenant je fais plus de mise en scène que de jeu, alors qu'au début c'était le contraire. (...)

Jeunes, théâtre et cinéma

Le film L'Esquive d'Abdellatif Kechiche a obtenu quatre Césars en mars 2005 (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur espoir féminin et meilleur scénario original). Ses composantes s'intègrent parfaitement à nos préoccupations : il s'agit de jeunes de banlieue qui répètent et jouent Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux et qui vont voir s'entremêler la fiction du texte et leur vie réelle. (...)

Le film vient de sortir en dévédé, ce qui me permettra d'y revenir dans le deuxième numéro de Français 2000 consacré aux rapports entre théâtre et enseignement, en novembre 2005. Je tenterai une approche des utilisations pédagogiques possibles du film. (M. D.)

SMS : « suite », mais pas « fin » !

Les invités du numéro précédent de la revue étaient, vous vous en souvenez sûrement, les professeurs Jean-René Klein et Cédric Fairon de l'UCL, qui présentaient l'opération « Faites don de vos SMS à la science ». Plus de 75 000 SMS ont maintenant été récoltés, et 5 000 ont déjà été dépouillés ! Nous vous tiendrons régulièrement au courant du suivi de cette recherche qui ne fait que commencer, mais sachez déjà ceci : « Il n'existe pas un modèle standard. Les formes abrégées connaissent un très grand nombre de variantes » (Cédric Fairon). Un exemple : « j'espère » peut devenir « g-sper, jspr, jesper, jèesp, jéspèr, gspr, gspère, jespér, jpr, jsp » etc. « Les dictionnaires diffusés sur internet ou disponibles sous forme de livre dans le commerce n'offrent qu'un pâle reflet de la réalité multiforme et mouvante du langage SMS » (Jean-René Klein). On constate par ailleurs peu d'utilisations des chiffres pour leur valeur phonétique (« 10cute » pour « discute ») mais beaucoup d'allongements stylistiques ou affectifs (« viiiite »). Attendons donc la suite de l'étude pour mieux juger des effets du langage SMS sur le français « normal ».

(D'après Le Soir du 2 mars 2005. Titre de l'article d'Hugues Dorzée : « Les SMS, ça vou plé bocou »)

Les deux prochaines Journées d'étude de l'ABPF :

Coloriez votre langue, les 18 et 19 octobre 2005, à Bruxelles.
La langue des TIC (techniques d'information et de communication), le 10 mars 2006, à Namur.