Ainsi donc, un ministre nous propose un débat. Le fait est trop rare pour qu'on ne s'en réjouisse. Quant au sujet de la controverse, il est grave et pour certains, dont je suis, il est même fondamental. D'entrée de jeu, il me semble entendu, pour le Ministre de l'Éducation nationale, que l'étude de notre passé littéraire est un exercice démodé qui tend à " préserver des privilèges " ou à offrir " des modèles périmés " et qu'on pourrait, à la rigueur, le régénérer en secouant " la poussière du
passé ". Un tel langage est à la fois significatif et inquiétant.
On n'en finira donc jamais de relancer la vieille querelle des Anciens et des Modernes tout en brouillant l'analyse par de fausses prémisses ! Car il n'est pas question, dans mon esprit, de privilégier le passé au détriment de l'avenir, ou d'ignorer sereinement le présent. Mais en ces temps de réforme permanente, où l'avant-garde de demain bouscule déjà celle d'hier, ce n'est pas l'actuel qui est menacé et qu'il faut défendre (il l'est tous les jours par les media et par les institutions culturelles qui le soutiennent à bout de bras), c'est la continuité d'une culture à travers une langue, c'est le poids d'une histoire qui a contribué à nous faire, et qui ne peut se réduire à la délectation de quelques
" spécialistes ".
Il faut le rappeler avec force : privilégier l'actuel, c'est souvent suivre la mode, cet engouement fragile que la voracité de l'audio?visuel et sa prodigieuse faculté d'oubli enterreront peut-être demain.
Si l'on avait adopté cette attitude en d'autres temps, c'est François de Curel, ou Paul Bourget, ou Georges Duhamel, voire Pierre Fondraie ou Pierre Benoit qu'on aurait proposé en modèle à la jeunesse. Et il suffit de rouvrir la correspondance de Proust pour être frappé par la médiocrité de ceux qui font figure de maîtres à son époque et qui sont salués comme tels.
" On pleure dans les salons ", ironise-t-on. Mais nos chapelles, nos clans, nos " ateliers " sont-ils moins soucieux de la mode et du " dernier bateau " que les salons précieux du Grand Siècle. La langue qu'on y parle est-elle moins alambiquée ?
Laissons plutôt ces arguments faciles et polémiques, et allons à l'essentiel. Les hommes politiques qui nous gouvernent, et qui sont investis de la charge de défenseurs de la culture française, auraient tort de considérer notre passé comme vermoulu ou poussiéreux quand il n'a pas bénéficié d'une " remise à neuf " radicale. Toute grande oeuvre témoigne de son époque, et contient nécessairement un germe de caducité, mais elle possède aussi un germe de durée. Nos réformateurs professionnels semblent oublier que le propre d'une œuvre maîtresse est de résister au temps et de garder sa jeunesse par la complexité même de son contenu.
On se presse aujourd'hui en rangs serrés aux expositions des maîtres anciens (Breughel, Chardin, Gainsborough, Goya), et c'est une excellente chose. Mais pourquoi accorder au pictural une jeunesse qu'on refuserait à l'écrit ?
Tout comme l'Aristote de Rembrandt ou le Gilles de Watteau conservent leur poids de mystère, un sonnet de Ronsard, un paragraphe de Montaigne, une pensée de Pascal, un dialogue de Diderot, un poème de Rimbaud ou de Verlaine gardent à travers les siècles leur pouvoir de fascination. En des heures tragiques, Vercors faisait monologuer un jeune officier allemand devant une Française silencieuse, et il exaltait le génie littéraire français dans sa diversité, dans sa multiplicité et dans sa continuité (Le Silence de la mer).
L'écrivain n'écrit ni pour l'instant, ni dans l'instant. Il écrit même souvent pour les hommes à venir (Diderot, Stendhal, Kafka). Il ne se veut prioritairement ni sociologue, ni psychologue, ni penseur politique, ni écologiste : il se situe ailleurs, puisqu'il dégage du contingent et du passager la matière d'une œuvre vouée à durer par sa cohérence (mais à durer pour qui, si on ne lit plus que l'actuel ?). La véritable mission de l'art est d'assumer nos rêves, nos interrogations, nos inquiétudes, nos questionnements. Ce serait rendre un bien mauvais service aux jeunes que de leur faire croire que la littérature se définit par son sujet et s'épuise dans son message. L'art est autre, et plus haut : il se situe au sommet de la création humaine, et le temps ne fait rien à l'affaire. Le taureau de Lascaux vaut bien la chèvre de Picasso, et le vase de Vix n'est nullement inférieur à une statue de Moore ou à un arbre de Mondriaen. Quand donc cessera-t-on de transposer naïvement dans le champ des arts l'idée de progrès liée aux sciences et aux techniques ?
Les hommes de la Renaissance, tout en faisant du neuf, parlaient de l'héritage culturel du passé comme d'un thesaurus, c'est-à-dire d'un trésor. Plus près de nous, la Russie soviétique cultive et sauvegarde sa grande tradition littéraire dans une revue au titre significatif : L'héritage littéraire. Nous pouvons certes faire fi de cet héritage, nous pouvons essayer de balayer un passé que sa richesse même rend peut-être écrasant, ou ne le tolérer que prédigéré par une remises au goût du jour. Mais il faut savoir de quel prix nous paierons cet abandon, ou plus exactement de quel prix le paieront les générations à venir, vouées à l'actualité, à la chanson et à la bande dessinée.
C'est une question de respect, de dignité et peut-être d'humilité intellectuelle. Vers la fin du XIIe, siècle déjà, Pierre de Blois écrivait à peu près ceci : " Nous nous croyons des géants, mais nous ne sommes que des nains juchés sur les épaules de nos prédécesseurs, et si nous voyons plus loin qu'eux, c'est parce que nous prenons appui sur eux ".
Une culture ne se coupe pas impunément de son passé et il serait injuste de priver de ce merveilleux héritage ceux que la naissance et les circonstances en ont écartés, et qui y ont droit autant, sinon plus, que les favorisés du sort. C'est là une manière comme une autre de concevoir la démocratie.
Le passé meurt chaque jour ", nous dit?on. Comme si la finalité de l'art n'était pas précisément de sauver, de récupérer ce " temps perdu ", pour reprendre l'expression d'un des plus grands romanciers du XXe siècle.
Qu'on ne nous accuse pas de passéisme nostalgique. La vitalité d'une culture est dans sa capacité de renouvellement, dans son incessant mouvement, et il est évident que l'école doit participer à sa manière à cette mutation. Mais se renouveler ne veut pas dire se couper de ses origines et tourner le dos à un passé culturel qui n'a guère d'équivalents.
Oublier notre histoire littéraire, oublier ce passé vivant de fart pour s'en tenir à une actualité que rien ne garantit d'une mort toute proche, c'est détruire notre identité, c'est nous réduire au statut d'amnésiques culturels, bousculés par la mode, matraqués par les médias et par l'événement.
Les grandes cultures ont survécu, après leur mort, dans leurs grands livres. Des peuples entiers n'ont dû leur survie qu'à l'attachement à leur culture, à leur langue, à leurs écrits (qu'on songe au judaïsme ou au peuple arménien).
Un des rôles du professeur de français, parmi bien d'autres, est d'apprendre à lire ses élèves et de susciter en eux l'amour de la lecture. Qu'il ne cherche pas le succès rapide ou les fumées éphémères de la popularité en donnant dans les modes de l'instant. Qu'il aille plutôt à rebours des engouements fugaces, en refusant les conditionnements opérés habilement par des manipulateurs avisés. Qu'il veille à la qualité de la langue, au respect de la spécificité des cultures (ainsi que des époques culturelles) en un temps qui favorise ? et ce sera un de ses titres de gloire ? la notion de différence.
Il ne s'agit pas là d'un élitisme social, mais du refus de donner à nos adolescents des nourritures médiocres ou des lectures prédigérées. Le cours de français n'est pas une sorte de Reader's Digest qui n'oserait pas dire son nom.
Je sais : le professeur de français a parfois mauvaise conscience, aujourd'hui, dans une société tournée vers les sciences et les techniques, au sein de querelles méthodologiques qui remettent à chaque instant sa finalité en question. La pire des réponses au défi qui lui est lancé serait de se vouloir, lui aussi, un pur technicien ou un perpétuel expérimentateur. Qu'il sache que les représentants les plus qualifiés du mouvement scientifique attendent de lui qu'il reste fidèle à sa double mission de gardien et d'éveilleur. C'est en restant lui-même, c'est en ouvrant ses élèves à la richesse du présent et aux trésors du passé qu'il assumera le mieux les devoirs de sa fonction.
Dans les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand évoque les tribus indiennes qu'il a connues à l'époque de son voyage en Amérique, et il note leur attachement à une certaine forme de continuité historique
" Enlevez à des sauvages les os de leurs pères, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois et jusqu'à leurs dieux; vous ravissez à ces hommes, parmi les générations futures, la preuve de leur existence comme celle de leur néant ".
Les os de nos pères, ce sont les grands livres de notre littérature et plus largement tous ceux de l'immense héritage de la culture universelle. Il nous incombe de les préserver.