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Le professeur de français
et l'enseignement de la langue

(…) J'ai déjà eu l'occasion de dénoncer le paradoxe, à mes yeux scandaleux, des licenciés, qui sont les seuls (ou presque) à avoir reçu à l'université une formation linguistique digne de ce nom, mais qui s'empressent, une fois désignés dans le cycle supérieur, de délaisser la réflexion sur la langue pour la littérature, les " lettres " (que serait pourtant la littérature sans la langue ? un fatras d'idées, la plupart éculées ou ressassées : la Recherche du temps perdu réduite aux souvenirs protopathiques d'un mondain maladif qui ne trouve pas le sommeil !).
À qui la faute ? À tout le monde. À vous (non, pas vous, je plaisante, puisque vous êtes encore ici en cette fin de samedi ; disons, à vos collègues absents). À ceux qui les ont démotivés (la politique des nominations, la carrière plane, la société utilitariste à courte vue). Aux inspecteurs, invisibles eux aussi (craindraient-ils les remises en cause ?). Aux étudiants " littéraires ". À nous, linguistes, qui n'avons pas su les convaincre... Surtout, à cette image pernicieuse d'un professeur de français éternel non spécialiste, vague directeur de conscience (si on laissait un tant soit peu les discours antiracistes lénifiants aux profs de math ou de physique ? nous n'avons pas, que diable, le monopole de la vertu), éveilleur culturel (c'est le plus souvent le professeur de français qui accompagne les élèves au théâtre ? Brecht, de préférence ? ou au musée ? Magritte, sous couleur de surréalisme), éveilleur aux littératures européennes et mondiales (les maîtres de langues étrangères, très occupés de " rentabilité " immédiate, ne pourraient-ils s'en charger quelquefois ? qui, autrement ? pas eux ?, évoquera Proust, Flaubert, Diderot, La Fontaine, Molière, Montaigne, Villon, Rutebeuf, l'admirable Chrétien de Troyes ?).
À force de vouloir trop faire, on n'assure plus l'essentiel : la langue maternelle française (garante de tous les apprentissages ultérieurs), les oeuvres qu'elle a contribué à façonner, cet immense miroir intellectuel et affectif où se sont regardés et ont contemplé le monde, génération après génération, les gens de notre peuple.
Mesdames, messieurs, chers collègues, chers amis, nous sommes les maillons de la chaîne !

Marc WILMET - N°165-166 - 1999