Pierre Coran : lettre à Arthur
Comme un collègue sénégalais ou québécois, je me veux écrivain de langue française et me tiens à l'écart de la polémique qui consiste à user encre et salive pour revendiquer une appartenance à une littérature belge d'expression française ou française de Belgique.
Quand un auteur anime une rencontre en milieu scolaire, cette appartenance n'éveille guère l'intérêt du groupe estudiantin. Le contenu du livre et, dans un premier temps, la vie de l'écrivain plus que sa démarche suscitent les questions. Dès l'abord, maints jeunes semblent fascinés non par la nationalité du poète ou du romancier mais par le fait qu'il soit toujours vivant. Dans un second temps, l'accent est mis sur la langue et ses magies, sur les parts de réel et d'imaginaire, sur les pistes d'écriture…
La présence d'un auteur dans une classe a des retombées parfois inattendues en aval de la rencontre. Quoi qu'il en soit, elle ne passe jamais inaperçue. L'action de la Promotion des Lettres qui facilite de telles approches est exemplaire. Son bimestriel, Le Carnet et les Instants, n'a jamais été aussi vivant, aussi ouvert. Il faut s'en féliciter… et s'y référer.
Lors du débat organisé à la Maison Losseau, le regard du milieu parisien sur nos auteurs a été évoqué sous divers angles.
De sa part, en tant qu'auteur de littérature de jeunesse, je ne ressens plus, à l'heure actuelle, un quelconque sentiment d'indifférence, voire de dédain, mais au contraire, un intérêt certain pour autant que les écrits proposés soient achevés, ciblés et présentés comme il se doit, oserai-je dire " en professionnel ".
Les écrivains du pays publiés par des éditeurs renommés n'ont sans doute jamais été aussi nombreux. Dans le même temps, des maisons d'édition belges voient le jour et s'implantent avec beaucoup d'abnégation. Je pense notamment à celle de Luce Wilquin qui sort de l'ombre maints de nos prosateurs. Pour ces maisons qui ont souvent le souci de la qualité, une diffusion hors de notre Communauté française pose encore problème.
C'est, pour l'heure, le point noir qui tempère l'optimisme, d'autant plus qu'en France, la production romanesque pèche par une surabondance qui réduit la durée et l'espace de vie de la plupart des livres.
C'est moins le cas en littérature de jeunesse grâce aux collections et aux actions conjuguées des bibliothèques et librairies spécialisées, grâce aussi aux Salons du Livre, nombreux Outre-Quiévrain, qui collaborent avec l'École, de la maternelle au lycée.
Lors des échanges de vues qui ont animé la journée de réflexion, j'ai évoqué brièvement la cotation scolaire de la production poétique des jeunes. Plutôt qu'une dissertation passionnée sur le sujet, permettez-moi, en conclusion, de vous proposer une lettre écrite au lendemain d'une expérience éclairante et pour le moins singulière.
Arthur,
Ils étaient quatre-vingts, tous enseignants.
C'était lors d'un recyclage, moment privilégié où des profs pour rester dans le vent acceptent, hors horaire et à leurs frais, de redevenir élèves. Une des questions à débattre était : " Peut-on, doit-on coter une poésie ? ".
Les partisans des " points pour le bulletin " étant majoritaires, je me suis permis d'écrire deux de tes strophes sur la planche.
Nul n'a deviné, semble-t-il, que les huit vers étaient de toi.
A ma demande, ils t'ont coté, Arthur.
Tu n'as pas reçu de dix ni de zéro mais presque toutes les autres cotes.
Quand je leur ai révélé qu'ils venaient, en conscience, de te jauger, il y eut, comme on se plaît à dire en de telles circonstances, des réactions en sens divers, des plis aux fronts, du rose aux joues, quelques rires étouffés.
Ce soir-là, grâce à toi, certains ont compris que coter la poésie (et l'Art en général) était une hérésie.
Le lendemain, Marie-Neige, une lycéenne de quinze ans, peut-être seize, est venue me voir. Elle a dit : " Je dois écrire un poème pour l'école. Pouvez-vous me conseiller ? ". En s'asseyant sur le bord du divan, elle a cru bon de préciser : " Le prof me demande d'écrire un poème à la Rimbaud ".
Marie-Neige a remarqué mon ahurissement. En a-t-elle deviné la cause ? C'est peu probable.
Je lui ai offert ton " Bateau ivre " et conseillé de le lire, de s'imprégner de ta poésie et de laisser courir son bic. " Sois avant tout à l'écoute de toi-même ", lui ai-je murmuré en me voulant convaincant.
Marie-Neige m'a remercié pour le livre. Sans doute est-elle repartie déçue de mon apparente impuissance à l'aider mieux ? Comme s'il m'était possible d'encourager cette demoiselle à te singer ! Je ne l'ai plus revue.
À propos et pour faire diversion, sais-tu que je vis à quelques jets de fronde de la prison de Mons en Hainaut, celle où ton ami poète paya sa providentielle maladresse ? Paul y a son square. Si ! Si ! Tout n'est pas perdu.
Au revoir, Arthur ! Je ne te dis pas adieu. Nous finirons par croiser nos ombres si tu es en enfer, ne fût-ce qu'une saison.
Pierre CORAN
Voici un aperçu de ce que vous pouvez trouver dans un numéro de Français 2000.
SOMMAIRE
Éditorial ---------------------------------------------- Roland DELRONCHE
Le dossier
Littérature cherche professeur ------------------------ Marie-Ange BERNARD
Dans les ténèbres de la littérature belgo-africaine --------------- Pierre HALEN
La littérature belge de langue française et les étrangers -------- Marcel VOISIN
La littérature belge : modernité, diversité, solidarité ------- Jacques LEFÈBVRE
Réflexions sur Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach ------ Marcel VOISIN
Stratégies pédagogiques : Des écrivains en classe
Ecrivaine vivante ---------------------------------------- Evelyne WILWERTH
Témoignage --------------------------------------------------- Pierre CORAN
Un Projet-lecture
Être parmi les livres ou ne pas être parmi les autres ------------ Michel JOIRET
Des bibliothèques, des livres, des expositions, etc.
Du bon usage des bibliothèques ----------------------- Jean-Claude TREFOIS
De la littérature plein les poches : Espace Nord ----------- Muriel MOLHARD
Le Service de la Promotion des lettres au service des enseignants
Fiche pédagogique
Le thème de l'enfance à travers l'éducation ---------------- Robert MASSART
Francophonie
Quelques écrivains roumains d'expression française ---------- Maria TRONEA
FLE
D'Archipel à Libre échange --------------------------------- Laetitia HANSEZ
Notes de lecture
Correspondance de M. de Ghelderode, publiée par R.Beyen - Marcel VOISIN
Vers un nouveau Charlier-Hanse ? --------------------- Roland DELRONCHE
Lettres de Belgique et d'ailleurs
(Français 2000 n°169-170)